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Québec se prive de 13 M$ en excluant un soumissionnaire

Un contrat de 29,9 M$ accordé par le gouvernement soulève des questions

Le PDG du Groupe Techna, Michel Guay, décroche pourtant des contrats un peu partout en Amérique du Nord.
Photo Le Journal de Montréal, Pierre-Paul Poulin Le PDG du Groupe Techna, Michel Guay, décroche pourtant des contrats un peu partout en Amérique du Nord.

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Faute de compétition qu’il jugeait conforme, le gouvernement du Québec s’est privé d’une économie de 13 millions $ pour l’installation des 37 radars photo et caméras de surveillance aux feux rouges au Québec.

Faute de compétition qu’il jugeait conforme, le gouvernement du Québec s’est privé d’une économie de 13 millions $ pour l’installation des 37 radars photo et caméras de surveillance aux feux rouges au Québec.

Notre Bureau d’enquête a découvert qu’un soumissionnaire a été disqualifié de justesse alors qu’il suggérait un prix inférieur au fleuron québécois CGI, qui a finalement décroché ce contrat.

CGI n’a rien à se reprocher dans cette affaire, selon nos sources. Le contrat lui a été accordé à 15,6 M$ sans les options, ou 29,9 M$ en les incluant.

Le prix du soumissionnaire rejeté était de 8 M$ sans les options, et de 16 M$ en les incluant, a-t-on appris d’une source qui juge que l’appel d’offres était trop restreint.

Ce soumissionnaire écarté, la firme montréalaise Groupe Techna, a déposé une offre admissible et conforme au plan technique, mais elle a été disqualifiée par le comité de sélection du gouvernement à l’étape de l’évaluation de la qualité et de la compréhension des besoins. Quelques points de pourcentage manquaient et l’enveloppe de prix n’a donc pas été ouverte.

PREMIÈRE EN 5 ANS

Appelé à commenter, le PDG de la firme, Michel Guay, n’a pas trop voulu se prononcer, mais il n’a pas caché sa déception.

«On comprend mal pourquoi nous avons été rejetés. C’est un peu dommage que le gouvernement ne soit pas capable d’attirer plus qu’un seul soumissionnaire pour un contrat aussi important», raconte-t-il.

«C’est décevant de constater qu’on est capable de remporter des contrats partout en Amérique du Nord, mais qu’on ne soit pas conforme chez nous. C’est la première fois qu’une de nos propositions est rejetée en cinq ans», a-t-il laissé tomber.

Le Groupe Techna se spécialise d’ailleurs dans les technologies des transports. L’entreprise dessert entre autres des villes américaines comme Washington DC, Pittsburgh, Seattle et Baltimore.

Une centaine de voitures de la Sûreté du Québec sont aussi munies de systèmes de lecteurs de plaques d’immatriculation implantés par le Groupe Techna, qui a des clients dans cinq pays.

RÉVISER LES PRATIQUES

Le président de l’Institut de gouvernance numérique, Jean-François Gauthier, juge qu’il s’agit d’un autre exemple démontrant que le gouvernement doit réviser ses pratiques contractuelles.

Jean-François Gauthier, Institut de gouvernance numérique
Jean-François Gauthier, Institut de gouvernance numérique

«Les exigences qui sont présentées dans les appels d’offres ne permettent pas aux plus petites firmes de soumissionner. Seulement les grandes firmes, bien qu’elles soient excellentes, peuvent répondre à ces exigences, relate-t-il. Ça coûte cher, c’est sûr.»

«Ces exigences doivent être revues. Ma compréhension, c’est que Martin Coiteux (président du Conseil du trésor) veut ouvrir le marché aux petites firmes», poursuit-il

L’installation des radars photo a déjà pris beaucoup de retard en raison de cette mésaventure contractuelle. Les villes les attendent avec impatience.


La saga

  • En 2013, Québec va en appel d’offres pour les 37 radars photo. 17 fournisseurs potentiels sont visés, mais seulement CGI soumissionne. C’était près de 35 M$, selon nos informations.
  • L’offre de CGI était «plus de 20 % supérieure» à l’évaluation du MTQ, qui estimait le coût du contrat entre 20 et 30 M$. «Par gestion adéquate», le gouvernement annule donc le contrat. Si une seule firme a soumissionné, c’est aussi parce que l’appel d’offres n’était pas assez ouvert à la concurrence et mal rédigé. C’est ce qu’avait dû conclure Québec, qui disait d’ailleurs vouloir «assurer une saine concurrence» en annulant le contrat. Le MTQ avait même oublié d’y préciser qu’au Québec, les plaques d’immatriculation sont à l’arrière du véhicule seulement, pas en avant.
  • En 2014, le gouvernement relance l’appel d’offres.
  • En avril 2015, on annonce que CGI l’a remporté, au coût de 29,9 M$. Le MTQ souligne que quatre soumissionnaires ont déposé une offre et qu’il a mené «un processus rigoureux et transparent, favorisant la compétitivité».
  • Ce que le MTQ a omis de mentionner lors de cette annonce, c’est que parmi les quatre soumissionnaires, CGI seulement était conforme. Les autres ont été exclus.
  • Le MTQ avait repris l’appel d’offres afin de favoriser la concurrence. C’est donc un échec.
  • Ainsi, le gouvernement se retrouve aujourd’hui exactement dans la même situation qu’après le premier appel d’offres raté, qui avait justifié une annulation. Il y a toujours un seul soumissionnaire, le même, à la différence qu’il a soumissionné avec un prix inférieur de quelques millions.
  • Pourquoi ne pas annuler le contrat? Le MTQ comprenait mal pourquoi on lui posait cette question et réplique que le gagnant répondait aux exigences. Pourquoi CGI respectait les demandes cette fois-ci et non la dernière fois? Parce que le MTQ a étonnamment grimpé l’estimation du 2e appel d’offres, même si cela visait le même nombre de radars.