/news/society
Navigation

«Personne ne voulait travailler avec une femme»

Portrait de la nouvelle numéro un des chefs de police du Québec et ses 25 ans de carrière

Helen Dion police Repentigny
photo Eric Thibault «Les jeunes policières d’aujourd’hui n’ont pas connu l’époque où personne ne veut travailler avec toi parce que tu es une femme», a dit Helen Dion, directrice du Service de police de Repentigny depuis 2010. Les chefs de police du Québec lui ont confié la présidence de leur association, une première pour une femme.

Coup d'oeil sur cet article

Destinée à des études en médecine, Helen Dion a plutôt réalisé son rêve d’enfant: devenir policière. Elle est maintenant l’une des deux seules femmes à la tête d’un corps policier de la province. La semaine dernière, l’Association des directeurs de police du Québec lui a confié sa présidence, jusque-là toujours occupée par des hommes. Son mot d'ordre: ne jamais oublier que «c'est le citoyen qui paie». Portrait d’une femme de tête au parcours étonnant.

Quand avez-vous attrapé la piqûre?

Ça remonte à ma jeune enfance. On jouait à la police et aux voleurs et j’aimais le rôle de la police. On habitait sur la rue Lemoyne, à Sherbrooke. Un de nos voisins, M. Lamontagne, était policier à la Sûreté du Québec. Je le voyais avec son bel uniforme, c’était un bon monsieur qui avait du coeur. Ç’a été une grande inspiration. Mais mon parcours a été atypique.

En quoi l'a-t-il été, outre le fait que peu de femmes désiraient alors s'engager dans la police?

Mon père a été sous-ministre de l’Éducation. Ma famille rêvait que je sois une intellectuelle. À l’école, j’avais de bonnes notes et les orienteurs m’incitaient à poursuivre mes études en sciences ou en médecine. J'ai étudié un an en génie électrique, à l’université Laval. Mais mon rêve grandissait et je suis entrée en techniques policières au collège Garneau, à Sainte-Foy. Je ne vous dirai pas que ç’avait été très bien reçu à la maison.

DANS UN MONDE D'HOMMES

Comment avez-vous été accueillie dans le métier?

J’ai été la première femme à réussir les tests pour devenir policier et pompier, à la police de Saint-Hyacinthe, en 1990. J’étais en très bonne forme physique. J’étais aussi dans les Forces armées canadiennes...

Vous étiez aussi militaire?

J'étais dans la milice. J’ai été commandant de la police militaire durant 19 ans, à temps partiel. J’ai adoré ça. C’est une organisation qui a des valeurs de confrérie, de rigueur, d’encadrement, de stratégie. J’ai appris énormément et ça m'a toujours été utile dans ma carrière.

Alors comment s'est passé votre arrivée à la police de Saint-Hyacinthe?

J’étais la première fille. Le directeur m’avait expliqué que j’allais créer un émoi. Ils avaient fait venir un psychologue pour en parler avec les policiers et leurs conjointes! Le directeur m’avait dit qu’il n’y avait pas de toilette au poste pour moi. J’avais répondu: «Je veux juste une barrure sur la porte». Il y avait une certaine peur que je ne sois pas capable de défendre mon partenaire dans une bataille, par exemple. Ç’a pris un volontaire pour patrouiller avec moi parce qu’au début, on ne voulait pas travailler avec une femme. Avec le temps, ils se sont rendus compte que ce n’est pas tellement avec la force physique qu’on parvient à régler des problèmes. Et j’ai fini par développer une belle complicité avec mes collègues. Je n’ai que de bons souvenirs de cette période.

En juillet 1991, Helen Dion était assermentée avec quatre nouveaux confrères au Service de police de la Ville de Québec.
photo d’archives
En juillet 1991, Helen Dion était assermentée avec quatre nouveaux confrères au Service de police de la Ville de Québec.

DÉFAIRE LES MYTHES

Les femmes composent 25% des effectifs policiers au Québec, la province où cette proportion est la plus élevée. Avez-vous l’intention d’en engager plus à Repentigny?

Ici, on a 19% de femmes. Mais je veux engager le meilleur ou la meilleure. Ce n’est pas une question de genre ou de favoritisme. C’est une question de compétence.

Y a-t-il encore du sexisme dans la police?

Il y a beaucoup de femmes, de collègues, qui ont ouvert le giron et contribué à défaire ces mythes-là. Les jeunes policières n’ont pas conscience de ça maintenant. Elles n’ont pas connu l’époque où personne ne veut travailler avec toi parce que tu es une femme. Aujourd’hui, leur défi, c’est d’arriver à concilier le travail et la famille. Ce n’est pas facile. Moi, je n’ai jamais été mère. Je n’avais pas envisagé d’avoir une famille au départ et une fois ma carrière commencée, je ne voyais pas le temps pour m’y consacrer.

POLICIÈRE DE COEUR

Quel est votre souvenir le plus marquant de vos années comme policière?

Un jour, on a été appelés dans une boucherie, sur la rue Saint-Jean, à Québec, où un jeune d’une dizaine d’années s’était fait attraper après un vol. Quand nous l'avons ramené chez ses parents, ç’a été un grand désarroi. Il n’y avait rien à manger chez lui. Le frigo ne contenait que des boissons qu’il ne pouvait pas boire... J’étais désemparée de voir que sa mère ne s’en souciait même pas. On a compris que le garçon avait volé un gros morceau de viande parce qu’il voulait nourrir sa famille. Alors on a décidé d'aller lui faire une épicerie. Je ne sais pas ce que cet enfant est devenu mais ce jour-là, je sais qu’on a fait une différence dans la vie de quelqu’un.

UNE «RASSEMBLEUSE»

Qu’est-ce qui vous a poussée à déposer votre candidature à la direction du service de police de Repentigny?

J'avais envie d'assurer des responsabilités plus grandes. Je voulais mettre mes couleurs sur une organisation. Le chef sortant était Serge Daoust. Il partait avec 46 années d’expérience. Et moi, j’avais 43 ans d’âge. La mairesse Chantal Deschamps m'a choisie et je la remercie. Ça prenait du courage. Linda Ouimet avait été la première femme à la tête d'un service de police au Québec, celui de Blainville, l'année précédente.

Quels principes caractérisent votre style de gestion?

Je suis une rassembleuse. J’essaie de développer la reconnaissance du travail fait par nos policiers. Si leur travail est reconnu, ils vont y croire, ils vont embarquer d’eux-mêmes pour participer aux solutions et faire avancer le service. On s’attend à ce que j'apporte un début de recette. Mais la recette va être bien meilleure si tout le monde met la main à la pâte. J’aime aussi appliquer la théorie des petits pas, plutôt que de placer la barre trop haute. Et il faut toujours se souvenir qu’en bout de piste, c’est le citoyen qui paye pour les services qu’on lui donne.

La recrue immortalisée sur pellicule après être devenue la première femme engagée comme policier et pompier à la police de Saint-Hyacinthe, en 1990.
photo courtoisie
La recrue immortalisée sur pellicule après être devenue la première femme engagée comme policier et pompier à la police de Saint-Hyacinthe, en 1990.

EXIGENCES À LA HAUSSE

Que dites-vous à ceux qui croient qu'on devrait avoir moins de policiers en raison de la baisse du taux de criminalité?

Je trouve qu’on en donne beaucoup pour ce que la police coûte. On pourrait donner du crédit à la police pour avoir contribué à cette baisse de la criminalité. Les dépenses en éducation et en santé ont énormément augmenté, bien au-delà des coûts des services policiers. Pourtant, on doit maintenant intervenir auprès de gens aux prises avec des problèmes de santé mentale, des personnes âgées laissées à elles-mêmes, des enfants dans les écoles. On n’est plus une police traditionnelle, on est rendu une police sociale, 24 heures sur 24. On doit répondre à des besoins sans cesse croissants et s'adapter.

Une de ces nouvelles réalités pour la police est la lutte au terrorisme, qui coûte cher et nécessite beaucoup de ressources. Qu'en pensez-vous?

On en fait une affaire de police et je pense que c’est plutôt une affaire de société. Avec la technologie d’aujourd’hui, les jeunes ne se parlent plus, ils se textent. Peut-être qu’autour de ces jeunes qui se font influencer, on ne les a pas assez écoutés, on ne les a pas assez compris. Il faut trouver à nos enfants des vocations qui vont les interpeller, qui vont les faire grandir dès leur jeune âge.

FUSIONS À PRÉVOIR?

Il y a quatre fois moins de corps policiers au Québec qu'il y a 20 ans mais a-t-on encore les moyens de s'en payer 29?

L’important, c'est d'offrir aux citoyens des services constants, d’un territoire à l’autre. Actuellement, il y a des organisations qui peinent à assurer les exigences de la loi sur la police, en termes de services et d'expertises. Je crois que d'autres regroupements sont possibles. En même temps, la police doit d’adapter à la culture des villes qu’elle dessert. Ce n’est pas «one size fits all». À Repentigny, les gens sont très impliqués dans leur communauté et dans leur sécurité. Et ça marche.

Les relations de travail entre les syndicats de policiers et les pouvoirs publics sont difficiles. Voyez-vous des solutions?

Il va sûrement continuer d’y avoir des désaccords. Mais les citoyens, les payeurs de taxes, subissent eux aussi des augmentations. La clé est là. On doit tous participer à un effort collectif et j’ai bon espoir qu’on trouvera un terrain d’entente avec les policiers.


Son parcours

  • Âgée de 48 ans, née à Sherbrooke
  • Elle entreprend sa carrière en 1990, à la police de Saint-Hyacinthe, où elle devient la première femme embauchée comme policier et pompier
  • Elle joint les rangs du Service de police de la Ville de Québec (SPVQ) en juillet 1991
  • En 19 ans au SPVQ, elle occupera successivement les fonctions de patrouilleur, sergent à la patrouille, sergent détective aux crimes majeurs, lieutenant en charge des équipes de filature, d’infiltration et d’écoute électronique, ainsi que capitaine responsable de la section planification, recherche et développement stratégique
  • En juin 2010, elle est nommée directrice du service de police de Repentigny
  • En juin 2015, elle devient la première femme à présider l’Association des directeurs de police du Québec, débutant ainsi un mandat ce deux ans.