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La culture scientifique: crise et transformation

La culture scientifique: crise et transformation

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L'Association des communicateurs scientifiques (ACS) a tenu son congrès annuel la semaine dernière, et j'ai été invitée à participer au panel d'ouverture, qui s'intitulait "La culture scientifique au Québec: crise et transformation". J'y était en compagnie de: Marie Grégoire, qui travaille maintenant en relations publiques à la firme Tact intelligence conseil, mais est beaucoup connue, pour sa participation à l'émission Le club des ex; Bernard Chevassus-au-Louis, venu de France, et qui est président du comité de pilotage du programme d'investissement d'avenir sur la culture scientifique, et qui a aussi succédé à Hubert Reeves à la tête de l'association Humanité et Biodiversité; et Chantal Thomas, qui est consultante interne en philantrophie à l'Université de Montréal.

Les médias passent un mauvais quart d'heure depuis un moment, et les médias scientifiques sont loin de faire exception. Rappelons-nous, en outre, les coupes qui avaient été annoncées à la fin de l'année par le gouvernement provincial, et qui auraient gravement compromis divers organismes-clé en culture scientifique... Décision renversée, heureusement, après avoir soulevé un tollé général. Mais donc, avec ce panel, on voulait faire appel, en général, à des gens un peu extérieurs au cercle des communicateurs scientifiques... En ce qui me concerne, c'était quand même une sorte de retour aux sources: j'ai justement débuté dans le métier avec le journalisme scientifique. D'abord avec un concours organisé par le magazine Québec-Science, puis en remportant la bourse Fernand-Seguin... qui en fait ne s'appelait pas encore ainsi à l'époque, parce que c'était Fernand Seguin lui même qui m'avait remis le prix... Et donc, c'était très intéressant de débattre des transfomations qui secouent les médias et les communications, à travers la lorgnette de l'information scientifique. Voici un résumé de ce que j'ai dit.

Il y a une expression, qui vient supposément des Chinois, et selon laquelle on souhaite à quelqu'un: «Puissiez-vous vivre à une époque intéressante». Ce n'est pas du tout un souhait bienveillant. C'est une malédiction. Et, en ce qui nous concerne, nous vivons de toute évidence dans une période très intéressante. Pour le meilleur et pour le pire.

Pour les besoins d'une présentation sur un thème un peu semblable par le passé, je m’étais demandé : « tiens, à quand remontent au juste les changements suivant ?»

La disparition des tables de montage, des maquettes découpées à l’exacto, etc. C'était au début des années 90. J'ai vécu l'époque où les magazines se faisaient encore comme cela... L'arrivée effective d'internet? 1995. Google, sans lequel on ne peut même plus imaginer les recherches aujourd"hui? 1998. Les blogues ? 1999-2000. Facebook ?  2004. YouTube ? 2005 Twitter?  2006-2007. C'est aussi en 2007 qu'est apparu le iPhone, marquant l'essor de la mobilité. Et le iPad, qui allait marquer l'essor des tablettes, date de 2010.

Je suis allée à une présentation sur La Presse +, il n'y a pas longtemps. La Presse+ a été lancée en avril 2013. La Presse, fondée en 1884, est en train de délaisser le papier, et de tout axer son modèle d’affaires sur la tablette. On a donc  un média qui existe depuis plus de 130 ans, et qui est en train de révolutionner son modèle d’affaires en se basant sur un appareil qui n’existait pas il y a à peine cinq ans !

Tout ceci, pour vous faire réaliser à quel point les changements ont été rapides, et soudains.

Et, quand on parle de changements, il n’y a pas que l’apparition de nouvelles technos, et de nouveaux supports médiatiques. Il y a ce qui vient avec, dans nos rapports avec l’autorité, et avec l’information. D’ailleurs, les deux se recoupent, comme on va le voir.

Commençons par l’information : les médias n’ont plus la même autorité. Ils ne représentent plus la même tribune immuable, indiscutable, qu’auparavant. Parlez-en à n’importe quel patron de média, et même à n’importe quel journaliste... Tout le monde a, maintenant, techniquement, les moyens de partir son propre média, de rejoindre un vaste auditoire. On en a vu, des médias démarrés avec peu de moyens, par quelques individus, voire un seul, devenir des influences médiatiques avec lesquelles il faut désormais compter. Puis, les médias sociaux s'en sont mêlés. Facebook, par exemple, vient de développer des façons d’intégrer le contenu. Et on apprenait récemment que, pour les jeunes adultes, les "millenials", Facebook est une source privilégiée pour accéder aux infomations politiques. Et c'est presque aussi fort chez leurs aînés de la Génération X... On s’habitue à partager l’information, à la relayer. Et, aussi, à rechercher. Google est devenu un moyen d'accès à l'information. C'est devenu une source incontournable d'information, et entre autres sur la santé, et sur divers domaines qui comportent des aspects liés à la science. Bien sûr, il y a des problèmes liés à cela: on a multiplié les mises en garde, ces derniers temps, contre les sites qui publient n’importe quoi... Mais on n’empêchera plus les gens de chercher, et de poser des questions. Et c’est là, quand je parlais du fait qu’on n’a plus les mêmes figures d’autorité... On n’est plus à l’époque du bon Dr. Welby, qui nous amenait la vérité, sans qu'il nous vienne à l'esprit de discuter. L’autorité des médias, et aussi celle des médecins, des professeurs, des scientifiques même, est contestée.

Beaucoup dénoncent ce qu'ils ont l'impression d'être l’ère du « n’importe quoi », Et beaucoup voudraient revenir en arrière. Mais ce n’est pas possible. En même temps, c'est vrai qu'on a à faire face à un manque de rigueur, de la part de beaucoup de gens qui occupent des tribunes. Un manque de rigueur qui permet à plein de croyances sans fondement de se frayer un chemin. Qu’on pense seulement au mouvement anti-vaccins.  Mais il y a  d’autres exemples, aussi. Il y a eu, récemment, ce supposé traitement miracle contre la sclérose en plaques, proposé par un médecin italien, le Dr. Zamboni. Ses théories ont été invalidées, depuis. Mais tellement d'espoirs se rattachaient à cela, que tout cela s'était répandu comme une traînée de poudre, et que quantité de gens, de par le monde, exigeaient d'avoir accès à son traitmeent.  On ne peut pas aller contre l’espoir. Et, on ne peut pas non plus empêcher les gens de se renseigner. Il y a quand même certaines façons de faire, dans la communauté scientifique et médicale, qui méritent d'être dénoncées. Et qui le sont de plus en plus, y compris par des scientifiques et des médecins eux-mêmes. Les barrières d'avant ne tiennent plus, et les contestations font désormais partie du portrait.

Et... est-on forcément à "l'ère du n'importe quoi", maintenant que les tribunes ne sont plus l'apanage de journalistes, de professeurs, de scientifiques, qui avaient jusqu'ici plus que d'autres, et pour diverses raisons, une licence pour communiquer ?  Pensons quand même à la fiabilité qu'a acquise Wikipédia, maintenant. Des études scientifiques (!) ont démontré qu'elle égalait, voire dépassait, celle de la respectable Encyclopedia Britannica.  On est arrivé à bâtir une source incroyablement fiable d'information, en se basant sur les contributions du public, mais à l'intérieur d'une structure faite pour favoriser la vérification et la validation d'informations. D'ailleurs, c’est grâce à Wikipedia que j’ai appris que la fameuse expression sur le fait de vivre à une époque intéressante, dont je vous parlais au début... n’a rien de Chinois ! C'est une expression apocryphe, qui se promène depuis fort longtemps. 

Et, c’est là, que les communicateurs scientifiques ont un rôle à jouer. En étant des repères. Des phares. Quand je dis les communicateurs scientifiques, je pense, non seulement aux journalistes, mais à tout le monde qui œuvre dans une discipline scientifique. Les professeurs. Les chercheurs. Les communicateurs qui travaillent avec eux. Les médecins, et tous les autres qui travaillent dans le secteur de la santé.

C'est plus Important que jamais d’apprendre à communiquer. J'ai eu beaucoup affaire, récemment, à diverses personnes dans le domaine de la santé: médecins, infirmières travailleurs sociaux... Qu'est-ce qui fait que, devant certains d'entre eux, on se sent aussitôt en confiance, on se dit qu'on est devant un(e) professionnel(le) qui va vraiment pouvoir nous aider? La communication. Ceux qui ont le don de communiquer font toute la différence. Il a beaucoup été question dans les journaux, récemment, de conférences douteuses auxquelles certains professionnels du gouvernement participaient: ateliers de motivation, de relaxation, stages avec des clowns... Si au lieu de faire cela, on apprenait aux gens à communiquer, il y aurait sûrement de nets progrès, partout. Là, il y en a, du travail et des opportunités pour les communicateurs scientifiques. Et, vous n'auriez pas de quoi être gênés, si jamais ça faisait les premières pages des journaux.. 

Il y a des canaux qui se ferment, des tribunes qui disparaissent...  Mais il y a aussi plein de possibilités qui s'ouvrent. C'est de ce côté qu'il faut regarder. Il ne faut pas craindre, non plus, de se montrer moins conventionnels. Et, de s'inspirer de nouveaux formats qui existent, de nouvelles façons de présenter l'information, qui fonctionnent bien. Regardons Buzzfeed, par exemple. On l'a longtemps ridiculisé comme étant le médias des "listings" insignifiants sur les vedettes, des photos de potinage et des vidéos de chats. Mais on voit maintenant Buzzfeed appliquer ses recettes à des sujets plus sérieux. Je me souviens de cet exemple, où on avait invité des lectrices à partager leur expérience sur la vidéo post-partum, sous le thème: "lorsque cette photo a été prise..." Des jeunes mères partagaient des photos d'elles, souriantes, avec des témoignages qui offraient des contrastes frappants: "lorsque cette photo a été prise, je sortais pour la première fois depuis trois semaines, et je passais le reste de mon temps à pleurer"; etc. Le tout, aussi efficace pour faire comprendre l'enjeu, que bien des reportages conventionnels...  N'ayez pas peur de chercher de nouvelles façons de communiquer. Regardez ce qui attire l'attention, ce qui est vu, lu. Puis servez-vous en, en appliquant votre rigueur, pour passer les informations importantes que vous voulez transmettre.