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Vers une ruée d’aînés au travail

Hausser l'âge de la retraite soulève des inégalités dont le gouvernement devra tenir compte

Âge de la retraite repoussé
Photo Isabelle Maher À 81 ans, Fernand Desjardins n’a pas envie d’arrêter de servir les clients de la quincaillerie familiale qu’il a cédée à son fils. «Je travaille six jours par semaine, de 8h30 à 18 heures ainsi que le soir les jeudis et vendredis. J’aime ce que je fais, le travail c’est la santé!»

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Les Québécois devront se faire à l’idée de retarder leur retraite, selon le gouvernement Couillard. Une mesure qui est loin de plaire à tout le monde, surtout ceux qui seront le plus pénalisés: les moins bien nantis.

«J’ai fait 56 métiers pour faire vivre ma famille. Aujourd’hui, je suis essoufflé, fatigué. Si j’avais le choix, je prendrais ma retraite», confie Laurent Juneau, 66 ans.

Usé par des douzaines d’heures de travail la nuit, ce travailleur de l’usine Cascades a dû se retirer en 2008 pour des raisons de santé. N’ayant toutefois pas le choix de continuer à travailler, M.Juneau vit maintenant en Gaspésie où il s’est déniché un emploi d’été dans une entreprise touristique d’observation des baleines.

Lorsqu’on demande au sexagénaire ce qu’il pense de l’idée des libéraux de faire travailler les Québécois plus longtemps, il éclate d’un grand rire.

«Et eux, sont-ils prêts à ne pas toucher à leur pension de ministre avant l’âge de 67 ans?», demande-t-il.

Depuis une vingtaine d’années, les Québécois de plus de 65 ans ont déjà tendance à repousser leur retraite.

Alors qu’en 1930 on mourait à 55 ans, aujourd’hui c’est l’âge où certains entreprennent une seconde carrière. Plusieurs choisissent même de ne jamais quitter le marché du travail.

«Moi je me vois travailler à 70 ans, lance Mario Lavallée, professeur au département de finance à l’Université de Sherbrooke. Pour ceux qui travaillent physiquement, ce n’est pas possible. Il faut donc moduler l’âge de la retraite pour combler ces injustices.»

Mario Lavallée, professeur au département de finance de l'Université de Sherbrooke.
Photo Isabelle Maher
Mario Lavallée, professeur au département de finance de l'Université de Sherbrooke.

Inégalités

Repousser l’âge de la retraite creuse d’autres inégalités, explique le démographe Yves Carrière dans une étude publiée en mars 2015 sur le sujet.

«Ceux qui n’ont ni régime de retraite privé, ni épargne s’en tireront moins bien. On n’est pas tous égaux face à la mort, nous n’avons pas tous le même état de santé non plus», fait valoir le professeur à l’Université de Montréal.

En 2012, l’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE) suggérait aux gouvernements à travers le monde de repousser l’âge de la retraite afin de faire face à la réalité démographique. Plusieurs ont suivi cette tendance y compris le Canada, qui fera passer graduellement l’âge de la retraite de 65 à 67 ans entre avril 2023 et janvier 2029.

Contrairement aux pays d’Europe, nos revenus de retraite se portent mieux car ils ne sont pas financés par le régime public et que l’argent est déjà en grande partie amassé. Pourquoi alors tout de même hausser l’âge de la retraite?

«C’est vrai que nos affaires vont moins mal qu’en Europe, concède Mario Lavallée. Mais on a un mur démographique devant nous et ce qui me fait le plus peur, c’est le mur la Régie de l’assurance-maladie», prévient-il.

L’inventeur de la retraite était... fou

On appelait «Charles le fou», ce roi de France parce qu’il était sujet à de nombreuses crises de folie. Peut-être «fou» mais pas bête. Le 7 janvier 1407, ce roi ordonna que l’on verse une pension à ceux qui l’ont «bien et longuement servi». Charles VI venait d’inventer la retraite.

Beaucoup plus tard, en 1883, c’est l’Allemagne de Otto von Bismarck qui crée le premier système obligatoire de retraites, financé par des cotisations ouvrières et patronales, pour que les travailleurs puissent quitter le marché du travail à l’âge de 70 ans.

Chez nous en 1850, un Québécois de 40 ans était en fin de vie, il devait travailler jusqu’à la fin de ses jours et si sa santé ne le lui permettait pas, c’est sa famille qui le prenait en charge.

Les premiers balbutiements de la retraite sont apparus au Canada en 1887 avec la Loi sur les sociétés de caisse de retraite.

Au début des années 1900, les seuls à avoir accès à un régime de retraite de leur employeur étaient les employés des compagnies de chemins de fer, de certaines banques et du gouvernement fédéral.

Plusieurs sont exclus

Ce n’est qu’en 1927 que fut adoptée la première Loi des pensions de vieillesse. Seuls les sujets britanniques âgés de 70 ans et plus qui vivaient au Canada depuis vingt ans et dont le revenu annuel était inférieur à 365 $ avaient droit à 240$ par année. Les Indiens n’avaient pas accès à ces pensions.

En 1948, l’âge normal de la retraite est de 70 ans et les employés de compagnie ont droit à des régimes complémentaires de retraite.

En 1952, la Loi sur la sécurité de la vieillesse remplace la loi de 1927 établissant une pension financée par le fédéral.

Le Régime de pension du Canada et son pendant québécois, le Régime de rentes du Québec, entrent en vigueur en 1966. On oblige alors tous les travailleurs et leurs employeurs à contribuer à un régime public de retraite.

Source: développement des ressources humaines canada

Les employeurs sont-ils prêts ?

«Aimeriez-vous être secouru par un pompier de 65 ans si le feu prend dans votre appartement au 4è étage?», demande le démographe Yves Carrière.

Tant mieux si on vit plus longtemps, mais on ne pourra offrir à tous les policiers âgés de quitter la patrouille pour occuper des emplois administratifs, illustre M.Carrière.

«Le marché du travail ne pourra absorber tous ces travailleurs   aînés dans n’importe quel type d’emploi», affirme le professeur de démographie à l’Université de Montréal.

Le Québec n’est tout simplement pas prêt à hausser l’âge de la retraite à 67 ans, croit également le directeur de la Fédération de l'Âge d'Or du Québec (FADOQ).

«Les entreprises font encore preuve d’âgisme. Déjà passé 55 ans ça commence à être difficile, imaginez à 67 ans» lance Danis Prud’homme.

Pour Laurent Juneau 66 ans, la retraite représente un luxe qu’il ne peut s’offrir.
Photo Isabelle Maher
Pour Laurent Juneau 66 ans, la retraite représente un luxe qu’il ne peut s’offrir.

«On déguise les mises à pied en retraites préventives, on oublie d’offrir de la formation aux plus de 55 ans, on trouve qu’ils coûtent cher et on ne fait  pas de transfert d’expertise alors que l’on devrait les valoriser», décrit-il.

M.Prud’homme croit que les entreprises doivent plutôt offrir des conditions d’emploi flexibles pour ces travailleurs seniors. Il réclame depuis longtemps une véritable politique du vieillissement actif au Québec.

«Il faut un plan! Pas juste couper ici et là, quand ça va mal et après on réalise que l’on a plus assez de travailleurs. Je parle de se donner un plan de société basé sur notre démographie», plaide-t-il.

Ce que propose le Parti libéral du Québec

Réunis en congrès d’orientation le 14 juin dernier, les libéraux ont adopté une résolution permettant d’augmenter l’âge à partir duquel il serait permis de recevoir les prestations de la Régie des rentes.

Il souhaite reporter l’âge officiel de la retraite. Des compensations financières seront contenues dans le prochain budget Leitao pour inciter les travailleurs à toucher leur rentes de retraite plus tard.

Les libéraux ont prévu des amendements pour que certains emplois ne soient pas touchés. Le gouvernement souhaite de plus prévoir des sommes pour financer la croissance des coûts de fonctionnement du système de santé en prévision du vieillissement de la population.

 


Espérance de vie à la naissance au Québec

Année Homme Femme
1850 40 40
1930 53 56
1975 69 77
2000 76 82
2014 80 84
2030 82 85

Sources: Institut de la Statistique du Québec- Jacques Henripin - Jacques Dupâquier
 

Proportion de Canadiens âgés de plus de 65 ans

  • 1965 : 8%
  • 2010 : 14%
  • 2031 : 25%

Nombre de travailleurs pour un retraité de 65 ans et plus

  • 1965 : 7,8
  • 2020 : 3
  • 2030 : 2,1

Source: Commission nationale sur la participation au marché du travail des travailleuses et travailleurs expérimentés de 55 ans et plus

Âge légal de la retraite ailleurs dans le monde 
 
Pologne : 67 ans (dès 2020-2040 pour les femmes)
Irlande : 68 ans (dès 2028)
Autriche : 62 ans (dès 2016)
Belgique : 62 ans
Danemark : 64 ans
 
Proportion de travailleurs qui n’ont aucun régime de retraite de leur employeur
 
60 %
 
Source: Panorama des retraites, l'OCDE- 2014
 
Le nombre de travailleurs âgés actifs a plus que doublé en 20 ans au Canada
 
12% en 1996
 
26% en 2014
 
Source: udem, Vivre et travailler plus longtemps dans une société vieillissante: Vers une croissance des inégalités, mars 2015
 
 
►Âge moyen pour demander sa Régie des rentes au Québec : 61,4 ans
►Âge moyen de la retraite chez les hommes au Canada : 64 ans