/opinion/blogs/columnists
Navigation

La triste & coûteuse saga des «super-hôpitaux»

Nouveau CUSM
ÉLIZABETH LAPLANTE/AGENCE QMI Vue aérienne du méga CUSM...

Coup d'oeil sur cet article

Depuis le premier massacre à la scie sous la chasse au déficit-zéro de Lucien Bouchard à l’austérité de Philippe Couillard, adapter les patients aux besoins du «système»  de santé et de services sociaux tel qu’il est administré – i.e. trop souvent mal administré -, semble être l'ultime slogan non-dit des autorités politiques québécoises.

Les exemples abondent. Vous en vivez peut-être vous-mêmes. Dans ma famille, depuis quelques années, nous en vivons aussi des vertes et des pas mûres avec les services sociaux. Résultat : épuisement et trop souvent, découragement.

La saga sans fin et absurde des urgences où il n’est pas rare de devoir y poiroter plus de 24 heures en est un parmi tant d’autres.  L’extrême générosité en fonds publics de nos gouvernants envers les médecins, sous toutes les formes, aussi.

L’absence d’un plan d’action concret pour de véritables soins à domicile, aussi. Les montants faramineux cumulés en argent public qu’on investit dans des «ressources intermédiaires» privées subventionnées pour les personnes vulnérables pendant qu’on laisse les familles s’épuiser sans soutien concret, aussi.

Etc., etc..

Depuis le milieu des années 90, la nouvelle obsession de nos gouvernements pour ce que j’appelle le «gigantisme architectural» hospitalier, fait également partie du problème.

Un problème, il va sans dire, extrêmement coûteux pour les Québécois. Autant en termes financiers que sur le plan de la qualité et de l’accessibilité aux soins. Au fil des ans, j’en ai souvent fait l’analyse moi-même.

***

Dans le Globe and Mail de ce mardi matin, son reporter spécialisé en santé, André Picard, résume d’un trait le problème, fort sérieux, qu’est ce parti-pris des gouvernements québécois pour ces «super hôpitaux», pour ce «gigantisme» inexplicable et inexpliqué. Résumé : ce «choix» aura placé l’intérêt public loin, loin, loin au bas de la liste de leurs priorités.

Si vous le permettez, parce qu'il ramasse avec brio les principaux éléments de cette longue et coûteuse saga des super-hôpitaux, le voici donc presqu’en entier et en traduction libre.

Sentez-vous tout à fait  libres ensuite de partager vos propres perspectives...

***

Dans la poursuite des super-hôpitaux, l'intérêt public fut la dernière des priorités (André Picard, Globe and Mail):


«En fin de semaine, le Centre universitaire de santé McGill (CUSM) inaugurait son «site Glen», un nouvel hôpital rutilant de 500 lits.

Normand Rinfret, le grand patron du CUSM, y vantait ces nouveaux édifices en les qualifiant de «brillante icône pour Montréal, le Québec et le Canada». Il a également remercié ceux qui ont conçu, planifié et géré ce projet de même que ceux qui en ont fait la construction. Et il l’a fait sans broncher.

Pour ce qui est des hôpitaux en soi, le CUSM est bien, surtout quand on le compare aux édifices décrépits qu’il remplace, mais ce n’est certes pas une «icône».

Le CUSM vient d’ailleurs avec de nombreux squelettes dans son placard qu’on ne peut tout simplement pas ignorer.

La saga du CUSM est en fait un exemple honteux de la pire des «petites politiques», de politiques publiques invertébrées, de deux décennies d’une lente débâcle au cœur de laquelle on trouve de la corruption, de la fraude, de la petite politique et de l’incompétence à une échelle rarement vue au Canada.

Lorsque les soit disant «super-hôpitaux» - soit la fusion de cinq des six hôpitaux anglophones de Montréal – fut proposée pour la première fois en 1991, la motivation était strictement administrative. On cherchait à éliminer les chevauchements bureaucratiques en créant une nouvelle institution.

Rapidement, l’intention première s’est toutefois transformée en un plan pour remplacer les édifices hospitaliers montréalais en mauvais état par un nouvel hôpital centralisé.

Au fil des ans, le coût initial du projet a quadruplé jusqu’à 2,3 milliards de dollars, incluant 1,3 milliards pour le site Glen et 1 milliard pour rénover quelques édifices comme celui de l’Hôpital Général de Montréal. Et ce n’est sûrement pas le coût final.

Pis encore, à mesure que les coûts grimpaient, le projet, lui, était réduit.

Et n’oublions pas non plus que le CUSM n’est que la moitié de toute l’histoire. Montréal aura aussi son «super-hôpital» francophone, le Centre hospitalier de l’Université de Montréal (CHUM), dont le coût frôle les 3 milliards de dollars. (...) L’ouverture du CHUM est prévue pour 2019.

Alors, que s’est-il donc passé? La politique et la cupidité auront eu raison du gros bon sens et d’une politique publique solide.

On aura eu doit à de la partisanerie politique grossière. Les libéraux et le Parti québécois ont chacun étudié, puis examiné  à nouveau les propositions. Le tout, en espérant chacun y imprimer sa marque politique et en faire profiter leurs donateurs.

Il y aura également eu de la politique «médicale» : un lobbyisme honteux pour conserver certains édifices qui auraient dû être détruits et des luttes interdépartementales et entre les hôpitaux pour déterminer quelles spécialités iraient où.

Il y aura eu de la politique «économique» : des contracteurs qui en bavaient d’envie devant deux des plus grands chantiers de construction depuis les Olympiques de 1976, de la corruption et de la collusion qui n’iraient pas sans rappeler celles du Stade Olympique.

Les gouvernements ont aussi choisi de construire le tout en mode PPP (partenariats public-privé), ce qui s’est avéré être une erreur coûteuse. Le trésor public sera obligé de payer des contracteurs privés pendant un autre 30 ans pour administrer les édifices.

Jusqu’à ce jour, sept personnes, incluant l’ex-patron du CUSM, le Dr. Arthur Porter et deux hauts dirigeants de SNC-Lavalin, la firme d’ingénierie qui a remporté le contrat du CUSM, font face à des accusations de nature criminelle.

Le véritable crime se trouve toutefois dans cet échec monumental des autorités politiques et publiques - des politiciens jusqu’à leurs sbires -, à protéger l’intérêt public.

Six premiers ministres et 10 ministres de la Santé (jusqu’à maintenant) ont présidé à ces projets, de leur conception à leur construction. Et pas un seul d’entre eux n’aura mis fin à cette spirale irresponsable.

Quant au ministère de la Santé, il aura complètement failli à sa tâche. Si un ministère est incapable de réussir quelque chose d’aussi fondamental que la construction d’un hôpital (ou deux), comment pourrait-il même mériter qu’on le laisse administrer un budget global de 37,2 milliards de dollars en santé et services sociaux?

Les hôpitaux montréalais, dont certains furent établis au début du XIXe siècle, avaient besoin d’être remplacés et modernisés. Les patients méritent des hôpitaux capables de livrer des soins dignes du XXIe siècle. Et le faire aurait dû être nettement moins coûteux.

Or, jusqu’à maintenant, les contribuables ont dû verser plus de 5,4 milliards de dollars pour deux super-hôpitaux et quelques rénovations à d’autres édifices existants pendant que des économistes prévoient un coût total et final qui pourrait frôler les 8,6 milliards de dollars.

Quel que soit l’angle sous lequel on mesure le tout, un tel montant est beaucoup trop élevé pour ce qui sera obtenu en retour.

Le problème fondamental ici est que dans toute cette rhétorique des «super-hôpitaux», les patients et le public ont toujours été la dernière des priorités.

En fin de semaine, certains ont eu droit à un petit party avec de la musique et des ballons. Mais pour fêter quoi au juste? Du pain et des jeux et un manque flagrant d’imputabilité

***