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Enseignants : un métier extrême

300 enseignants par année victimes de voies de fait

Avec la fin de l’année scolaire au Québec, les élèves pourront prendre un repos bien mérité. Les enseignants pourront également souffler un peu, eux qui ont souvent la vie difficile avec leurs élèves ou les parents de ceux-ci.­
Photo d'archives Avec la fin de l’année scolaire au Québec, les élèves pourront prendre un repos bien mérité. Les enseignants pourront également souffler un peu, eux qui ont souvent la vie difficile avec leurs élèves ou les parents de ceux-ci.­

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ROUYN-NORANDA | Ils sont intimidés sur les réseaux sociaux, victimes de voies de fait, mordus ou percutés par un objet lancé du fond de la classe. La violence envers les enseignants est bien présente dans les écoles du Québec.

Chaque année, plus de 300 employés dans les écoles primaires ou secondaires du Québec font une réclamation à la CSST après avoir subi des voies de fait ou après avoir été frappés par un objet, souvent lancé par les élèves. En moyenne, ils doivent s’absenter pendant une période de six mois après avoir été violentés et de 59 jours après avoir été atteints par un objet.

C’est sans compter les milliers de cas d’enseignants qui sont mordus, pincés, agressés et qui ne font pas de réclamation. La violence n’est pas que physique et est souvent verbale ou virtuelle aussi. Il y a quelque 103 000 enseignants au Québec.

Préoccupante

Conseillère en santé et sécurité au Syndicat de Champlain, Marie-Claude Palardy considère que la violence est préoccupante dans les écoles. «Il y a des cas isolés, des parents en colère, des élèves qui ne se contiennent pas et ceux qui ont un problème, mais pour qui les services sont insuffisants.»

Avant les Fêtes et lors de la remise des notes, elle reçoit plus de plaintes. Souvent, elles concernent l’application du code de vie. «Certains profs disent qu’ils ne veulent plus intervenir pour telle situation, parce qu’ils ont peur et qu’ils ne veulent pas se faire insulter.»

Les parents qui vont invectiver l’arbitre, dans un aréna n’agissent pas de manière différente à l’école, illustre-t-elle. Les moyens utilisés (lettre, courriels) changent, mais l’intention demeure la même.

Les agresseurs évoluent

Les agresseurs évoluent à la vitesse Facebook, Twitter et messages textes. «Il y a une recrudescence de la violence, mais il y a aussi un déplacement du problème, avec la cyberintimidation on vient de monter d’une coche de plus», a déclaré Josée Scalabrini, présidente de la Fédération des syndicats de l’enseignement (FSE-CSQ). Elle souligne que les effets psychologiques de la cyberintimidation sont plus marqués et plus dommageables à long terme.

«Comme enseignant, lorsque tu vois un message sur ton ordi le soir et que tu le revois le matin qui circule encore, tu entres au travail en te demandant qui des élèves et de tes collègues ont aussi vu ce message, et ça peut se poursuivre durant des jours, des semaines. Ça touche la dimension psychologique plus profondément», a ajouté Mme Scalabrini.

Dans les 12 mois qui ont précédé une étude de l’Université Laval réalisée en 2013, 18,3 % des enseignants du primaire ont dit être souvent l’objet d’impolitesse, 9,8 % ont fait l’objet de menaces au moins une fois, 12,8 % de bris de biens personnels et 9 % de coups.

–Avec la collaboration de Carmen Houde et Josée Hamelin

Situation 1

Une élève de 1re année qui terrorise

BELOEIL | Une enseignante qui cumule 30 années d’expérience en 1re année a dû faire face en septembre à une élève qui terrorisait tout le groupe et qui a tenté de lui arracher les cheveux.

«Dès qu’on a commencé les apprentissages et les règles, elle s’est mise à s’opposer à tout», a indiqué Judith, qui enseigne dans une école de la Montérégie et qui a demandé à rester anonyme. Il faut dire qu’elle cumulait un trouble du spectre de l’autisme (TSA) de l’hyperactivité et de l’agressivité.

«Quand elle était contrariée, elle pouvait vider le bureau d’un ami», mentionne-t-elle. À la récréation, elle a même jeté les lunettes d’un élève dans le caniveau.

Les élèves sont agressés

L’élève était à ce point violente, qu’elle agressait régulièrement les autres élèves. «Sur 21 élèves, je pense qu’il n’y en a pas un qui n’a pas été mordu ou pincé».

«J’étais toujours sur le qui-vive, parce que chaque fois qu’elle venait à mon bureau, elle pouvait frapper quelqu’un au passage.» Lors d’un événement, elle a même cassé les lunettes d’une préposée.

À plusieurs reprises, l’enseignante a dû faire des «arrêts d’agir» qui consiste à immobiliser l’enfant au sol, les bras dans le dos.

Lorsqu’un éducateur de répit est venu en classe, l’enfant s’en est prise à Judith. «Elle m’a agrippée les cheveux et même l’éducateur n’a pas été capable de la dégager.» Il a donc fait sortir le groupe. L’enseignante a alors pris les cheveux de l’élève et elle lui a dit: «arrête sinon, moi aussi je vais tirer et elle a finalement lâché prise.»

«Je pourrais être poursuivie pour ça, commente-t-elle, parce qu’on n’est pas censé avoir ce type de comportement. Mais sur le coup, je pensais qu’elle partait avec la moitié de mes cheveux.»

Comme 20 !

Dans le milieu scolaire, on dit que les élèves avec un diagnostic comptent pour trois, signale Judith. «Elle, elle comptait pour 20!» Selon l’enseignante, le fait d’intégrer ces enfants aux classes régulières ne les aide pas, car ils ont besoin d’adaptation et de soutien constant.

Après cet épisode, l’élève a été temporairement retirée de la classe, mais Judith fait de l’insomnie à l’idée qu’elle puisse revenir.

 -Une collaboration spéciale de Josée Hamelin

 

Karine Brunet estime qu’il faut une grande ouverture d’esprit pour enseigner à des élèves ayant des troubles de comportement et d’apprentissage.
Photo d'archives
Karine Brunet estime qu’il faut une grande ouverture d’esprit pour enseigner à des élèves ayant des troubles de comportement et d’apprentissage.

Situation 2

Une cible humaine

LA PRAIRIE | Recevoir des coups de pied, des coups de poing, se faire cracher dessus, grafigner, lancer des coffres à crayons, des chaises... c’est aussi ça l’enseignement.

Enseignante pendant neuf ans dans un groupe adapté au développement social et pédagogique (GADSP), à la Commission scolaire des Grandes-Seigneuries, Karine Brunet, 34 ans, en a vu de toutes les couleurs. «Il ne faut pas banaliser les gestes de violence. Ça épuise un professeur. Le geste est toujours grave, peu importe l’âge de l’élève», indique celle qui est maintenant au régulier depuis un an.

Ses élèves, âgés de 6 à 10 ans, avaient des troubles de comportement, voire aussi d’apprentissage. Elle n’a jamais craint pour sa sécurité, même si elle a souvent reçu des objets sur elle. Elle était préparée à toute éventualité.

Elle ne voyait pas toujours arriver les coups. Elle estime qu’ils ne l’étaient pas toujours directement destinés. On cherchait à l’agacer. «Je ne me mettais pas en position pour recevoir les coups ou les objets. Souvent, ils passaient à côté de moi. C’était une façon de tester le prof», explique celle sur qui on a craché, à qui on a tiré les cheveux et donné des coups, qu’on a grafignée et mordue. Elle a aussi eu recours à plusieurs reprises à des mesures contraignantes.

«On utilise ces mesures seulement si l’élève représente un danger pour lui-même ou pour les autres. J’ai notamment maîtrisé un élève par ses poignets. Il se frappait la tête sur le mur de béton.»

-Une collaboration spéciale de  José Antonio Pires

Situation 3

Frappée en raison d’une peine d’amour

BELOEIL | Une surveillante depuis 20 ans dans une école secondaire de la Rive-Sud a été frappée par un déficient intellectuel de 17 ans qu’elle connaissait bien parce que celui-ci vivait une peine d’amour.

«Quand je suis allée le voir, il cognait dans son casier, se souvient Solange, qui a requis l’anonymat. Hors de lui, il s’est mis à me donner des coups de pieds et des coups de poing. Il m’a blessée à la jambe, assez pour que ça saigne et que j’aie de la difficulté à marcher.»

C’était fréquent qu’il fasse des crises, explique Solange, mais cette journée-là, il avait frappé trois personnes avant de s’en prendre à moi.»

Elle raconte qu’il avait tenté d’embrasser une jeune fille qui ne voulait pas et que ça l’avait fâché. Il l’a poussée et lui a tiré les cheveux avant de frapper un professeur et une technicienne qui passaient par là.

«Ça s’est passé en plein dîner, souligne-t-elle, et les élèves étaient sous le choc».

Après cet épisode, Solange a été en arrêt de travail deux semaines. Elle a déposé une plainte à la police et a reçu de l’aide du Centre d’aide aux victimes d’actes criminels. Il n’y a toutefois pas eu de poursuite et l’élève a changé d’école.

Plus tard, une rencontre a été organisée et il s’est excusé. «Ça m’a fait du bien, note-t-elle, mais ça n’efface pas tout. Après cela, on a toujours un peu peur et on est plus conscient de ce qui peut arriver.»

Au secondaire, la violence verbale est omniprésente, observe-t-elle. Il y a quelques semaines, une élève a dit: «Fermes ta gueule criss de chienne», à la directrice, ce qui lui a valu une suspension et une lettre d’excuses. Toutefois, elle croit que les cas d’agressions physiques demeurent isolés.

 -Une collaboration spéciale de Josée Hamelin