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Le courage de Caroline St-Hilaire

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Un conflit de nature à première vue «linguistique» gronde à la Ville de Longueuil et prend maintenant des proportions tout à fait troublantes.

Après avoir dénoncé la pratique du chef de l’opposition et conseiller de l’arrondissement de Greenfield Park, Robert Myles, de s’exprimer longuement au conseil de ville tour à tour en français et en anglais, voilà que la mairesse de Longueuil, Caroline St-Hilaire, reçoit des menaces de mort et est victime d’intimidation et d’insultes salées sur les médias sociaux.

Des propos qui, pour certains, semblent être carrément de nature haineuse. On pense ici à un message où, faisant référence au dictateur fasciste Benito Mussolini, un internaute lui souhaite d’être, elle aussi, suspendue à un «crochet de la viande» /sic/.

Rappelons que la mairesse avait tout simplement réitéré clairement que la Ville de Longueuil  «n’est pas une administration bilingue» et que les «délibérations au conseil de ville doivent se dérouler en français».

Pour sa prise de position, selon Radio-Canada, «le Service de police de Longueuil assure une vigilance accrue pour rassurer la mairesse Caroline St-Hilaire. Une vigie est aussi en place sur Internet. Elle a reçu des menaces de mort à la suite de la controverse sur le français et l'anglais au conseil municipal

À travers cette polémique qui, sur le Far West des médias sociaux prend une tournure carrément menaçante pour la mairesse, celle-ci a également fait appel au gouvernement Couillard pour clarifier la situation – Greenfield Park étant une agglomération à statut «bilingue» au sein de la Ville de Longueuil qui, elle, ne l’est pas. Le gouvernement refuse bien entendu d’«ouvrir» la Loi 101 pour le faire...

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Quand une controverse cache autre chose...

Ces dernières menaces contre une élue ne sont pas les premières et malheureusement, ne seront pas les dernières.

S’il est vrai que les médias sociaux ont leur côté positif lorsqu’ils facilitent des échanges d’idées même vigoureux, mais respectueux, il est aussi vrai qu’il cache de moins en moins son côté sombre où, souvent cachés derrière des pseudonymes, des lâches invertébrés et incultes inondent leurs cibles, quel qu’elles soient, d’insultes, d’injures et parfois même de menaces.

Or, critiquer les autorités politiques lorsqu’elles le méritent – et elles le méritent de plus en plus souvent - est une nécessité essentielle en démocratie. L’insulte et la menace en sont toutefois l’antithèse.

En tenant tête sur un principe fondamental au conseil de Ville et en dénonçant publiquement ce qu’elle subit en réaction, la mairesse de Longueuil fait preuve de courage.  Il n’en reste pas moins qu’il  n’est pas «normal», ni dans un cas ni dans l’autre, qu’une élue au Québec soit obligée de le faire.

 

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Le «cas» Robert Myles


Conseiller municipal de Greenfield Park, M. Myles, lui-même parfaitement bilingue,  est chef de l’opposition à la Ville de Longueuil et président de l'arrondissement de Greenfield Park.

M. Myles est aussi un membre très actif de sa communauté et un bénévole respecté. Il est même un ex- président des Scouts de Greenfield Park.

Or, en s’entêtant ainsi à faire toutes ses interventions en français et en anglais, soit en traduisant tout, c’est presque à se demander si son nom de Totem, traduit, n’aurait pas été quelque chose comme «marmotte agaçante»... Genre aussi répétitif que dans le «Jour de la marmotte»...

Sur une note plus sérieuse, Robert Myles a peut-être un petit côté entêté qui ne va pas sans rappeler, quoiqu'en version nettement moins stridante, la fameuse époque «angryphone».

Ce jeudi, M. Myles a d'ailleurs condamné les menaces dont Mme St-Hilaire est victime. Il se dit d'ailleurs victime lui-même d'intimidation depuis le début de l'«affaire» Myles - ce qui, si tel est le cas, il va sans dire, est tout aussi inacceptable. Bref, le fait est qu'il semble surtout refléter une vision du Québec qui aurait besoin d'une sérieuse mise à jour...

En entrevue récente au National Post, il disait ainsi s’étonner qu’il y ait même controverse. Rappelant qu’il l’a toujours fait de la même manière, son comportement de parler en «bilingue» au conseil de ville, dit-il, n’est qu’une simple question de «respect».

«I’m speaking in French. I respect their language, and they’re coming back and shooting me down, using me like a punching bag. So I don’t know what their problem is», lance-t-il. Traduction libre: «Je parle en français. Je respecte leur langue et ils me reviennent en m’attaquant et se servant de moi comme un sac de frappe. Alors, je ne comprends pas quel est leur problème.»

M. Myles est anglophone, mais il est néanmoins fascinant de le voir considérer le français comme «leur» langue, c'est-à-dire celle des autres, des francophones, et non pas comme la langue officielle du Québec...  Dans la même entrevue, il utilise même l’expression «French Canadians» pour parler des francophones.

Là où son explication devient encore plus révélatrice est le passage suivant : «I am the borough president of Greenfield Park in which we have bilingual status, so whatever goes on, I think it’s important that the citizens of Greenfield Park understand. You know as well as I do, everyone says they understand a bit of French, but a lot of people don’t understand the jargon of the political scene. I think it’s important that I can speak in French and in English, so that everyone can understand me.»

Traduction libre: «Je suis le président de l’arrondissement de Greenfield Park où nous avons un statut bilingue. Alors, quoi qu'il puisse arriver, je pense qu’il est important que les citoyens de Greenfield Park comprennent ce qui se passe. Vous savez aussi bien que moi que tout le monde dit qu’ils comprennent un peu de français, mais beaucoup de monde ne comprennent rien au jargon de la scène politique. Je pense que c’est important que je puisse parler en français et en anglais pour que tout le monde puisse me comprendre.»

Observation tout de même intéressante, avouons-le, surtout de la part de M. Myles. Lequel, sans la moindre rectitude politique et en toute candeur, n’a aucune difficulté à reconnaître que le niveau réel de «bilinguisme» chez un certain nombre d’anglophones de son arrondissement est peut-être nettement moins élevé qu’on pourrait le croire presque 40 ans après l’adoption de la loi 101... Une réalité qui existe pourtant, mais qu'on préfère souvent ignorer.

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Un vieux conflit latent

Or, derrière cette controverse «linguistique», on trouve peut-être aussi les relents d'un vieux conflit au sein même de la Ville de Longueuil. Soit celui de la représentation de Greenfield Park au sein même du Conseil de ville.

Car M. Myles n’est pas seulement un «défenseur» de la langue anglaise et de la minorité anglo-québécoise, il s’est aussi exprimé clairement contre ce qu’il appelle la «sous-représentation» de Greenfield Park au conseil depuis la réduction générale du nombre de membres du conseil de la grande ville de Longueuil. Incluant le passage pour Greenfield Park de trois à un membre.

Il fut d’ailleurs «responsable d'une pétition contre la sous-représentation de Greenfield Park au sein du conseil de ville de Longueuil».
 

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Bref, comme des poupées russes, l’«affaire» Robert Myles est révélatrice de quelques autres phénomènes politiques qui, dans ce cas-ci, s’expriment à travers une controverse de nature «linguistique» :

1) Si on comprend bien M. Myles, plusieurs anglophones de son arrondissement seraient incapables de suivre les débats au conseil de ville de Longueuil s’il ne leur traduit pas ses propres interventions  en anglais ;

2) L’opposition de M. Myles à la réduction de nombre de membres de Greenfield Park au conseil de ville ;

3) On constate aussi une vision digne d’une autre époque, laquelle voit le français comme la langue des «Canadiens français» et non comme la langue officielle du Québec ;

4) Il est également possible que le fait que la mairesse soit aussi une ex-députée bloquiste porte le conseiller anglophone et fédéraliste à insister encore plus sur l'usage de l'anglais en contrepartie. Dans la communauté anglo-québécoise, le débat constitutionnel n'est jamais loin du débat linguistique.

En entrevue à l'émission Dutrizac, M. Myles plaçait d'ailleurs le fardeau de cette dernière controverse sur les épaules de la mairesse. Et ce, allant même jusqu'à demander ceci: «est-ce que la mairesse hait les citoyens de Greenfield Park?» - un sous-entendu qui, lui-même, est une véritable insulte.

Peut-être que M. Myles n'est pas au courant du fait que la Ville de Longueuil, sans y être même obligée par loi, offre néanmoins à ses citoyens anglophones une version anglaise complète de son site web officiel? Lequel ouvre d'ailleurs ces jours-ci, en français ou en anglais, sur l'annonce de la «Fête du Canada à Greenfield Park»...

Si M. Myles ne parlait pas tant systématiquement le «bilingue» au conseil de ville qu'il ne ponctuait tout simplement en anglais quelques unes de ses interventions au nom du statut «bilingue» de son arrondissement, la controverse actuelle aurait-elle même jamais fini par éclater? 

5) Sur le statut linguistique des municipalités,  au fil des ans et surtout, des fusions municipales,  la Loi 101 est devenue un véritable fouillis qui nécessiterait des clarifications sérieuses. Ce qui, bien évidemment, ne se fera pas. 

6) Sur la question plus spécifique des médias sociaux, on y trouve aussi un énième exemple de la prolifération de menaces et d’insultes dégradantes, que ce soit envers des élus ou toute autre personnalité publique. Le tout, caché lâchement derrière des claviers anonymes.  Un air du temps profondément inquiétant.