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Une situation préoccupante

L’arrivée de nouveaux concurrents qui offrent leurs services de doublage à ­moindres coûts inquiète l’Union des artistes. Sur la photo: Louis-Philippe ­Dandenault.
Photo d’archives L’arrivée de nouveaux concurrents qui offrent leurs services de doublage à ­moindres coûts inquiète l’Union des artistes. Sur la photo: Louis-Philippe ­Dandenault.

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Avec environ 80 % des longs métrages distribués au Québec qui sont doublés ici, on pourrait penser que tout va pour le mieux. Loin de là. L’Union des artistes (UDA) s’inquiète de la fuite des contrats vers l’étranger, surtout en ce qui concerne les productions numériques.

«Non, la situation ne s’est pas améliorée pour une raison bien simple. Il existe maintenant un marché international dans le doublage, ce qui n’existait pas il y a cinq ou 10 ans», a expliqué Sophie Prégent, directrice de l’UDA. On ne se bat pas avec les mêmes armes, et les batailles ont changé aussi.»

En effet, le paysage ­audiovisuel est en train de muter grandement. «Maintenant, l’Espagne, la Belgique, Israël, la France font du ­doublage. Avant, nous n’avions qu’un concurrent: la France. Maintenant c’est facile de trouver des doubleurs qui parlent français à Barcelone... et qui parlent français en ­Israël aussi. À moindre coût.»

«Comme c’est un marché qui n’existait pas avant et que les Américains vont sortir les films ailleurs en même temps, ils vont magasiner leurs doublages. Cela nous a obligés, entre autres, à réduire nos ­tarifs pour devenir un peu plus concurrentiels sur le marché international», a-t-elle dit. Et, parce que le Québec offre un doublage de qualité, cette baisse a, comme l’a souligné Sophie Prégent, «revitalisé le milieu ici.»

Films d’animation

Sophie Prégent
Photo d'archives
Sophie Prégent

«À peu près 80 % des films qui sortent en salle chez nous sont doublés ici. Le marché l’oblige un peu, un doublage fait en France ou en Belgique ne marche pas ici», a ajouté Sophie Prégent. Les «majors» hollywoodiens l’ont bien compris, de même que les distributeurs, ils mettent désormais un point d’honneur à faire doubler leurs productions cinématographiques dans la Belle Province.

C’est le cas notamment des studios Disney qui n’hésitent plus à faire appel à des artistes de chez nous et à faire une promotion spécifiquement québécoise dans le cas des films d’animation. Interrogé sur le sujet, Greg Mason, Vice-président, Marketing, Walt Disney Studios Motion Pictures Canada a détaillé la démarche. «Nous croyons profondément au Québec et nous sommes impressionnés par le star-système qui y existe. Les ­vedettes sont aimées du public.»

Les studios de Mickey Mouse prennent très au sérieux le doublage québécois, organisant des groupes de discussion à Québec afin de prendre le pouls du public avant de choisir les acteurs qui doubleront des personnages animés. Mais la situation n’est pas aussi rose partout.

Les ravages du numérique

En novembre dernier, l’UDA avait lancé un cri d’alarme suite à la décision de Netflix de faire doubler sa populaire série House of Cards en France et non plus au Québec. Mais le problème est plus étendu. Les Apple TV, Amazon, Netflix et consorts, de même que les réseaux de télévision, n’ont pas – au contraire de la France –, l’obligation de faire doubler ici les séries diffusées au Québec. Et le problème s’étend à toutes les productions – incluant les longs métrages – qui ne sortent pas dans les salles de cinéma.

Selon Sophie Prégent, le Québec n’était plus le seul à être capable de faire des doublages de qualité ­internationale. «Ils vont magasiner leur doublage en Belgique, s’il s’agit d’un téléfilm. Si c’est un film qui sort dans les salles, ils vont se donner la peine d’investir un peu plus d’argent et d’avoir un doublage ici, parce qu’ils savent qu’il y a une différence en terme de marché au cinéma de salle.»

 

Une loi nécessaire ?

Catherine Brunet, Xavier Dolan et Louis-Philippe Dandenault lors du doublage de Hunger Games, en 2012.
Photo d'archives
Catherine Brunet, Xavier Dolan et Louis-Philippe Dandenault lors du doublage de Hunger Games, en 2012.

Xavier Dolan, rencontré lors de la présentation de Sens dessus dessous aux médias, film d’animation actuellement à l’affiche et dans lequel il double l’un des personnages, est très clair: «Dans ce cas circonstanciel où il y a un public pour voir des films doublés, il n’y a vraiment aucune raison qu’on ne donne pas la chance – ce n’est même pas une chance, c’est un droit – aux interprètes doubleurs d’ici de pouvoir doubler ces films-là.»

Et le réalisateur et acteur, qui double des productions depuis qu’il a huit ans «rêve» d’une loi, comme celle qui existe en France, qui obligerait le doublage local.

Du côté de l’UDA – en 2007, l’organisation avait réclamé une telle loi, sans succès –, Sophie Prégent ne se fait pas beaucoup d’illusions. «On ne demande même pas de loi, parce que le gouvernement n’est pas prêt à ça. Alors, on va travailler autrement. Le gouvernement n’est même pas capable d’aller chercher de redevances sur Apple TV, ni même de taxes! Ce sont de nouvelles façons de consommer de la télé et c’est d’autant plus de marchés qu’on perd. L’idée n’est pas d’imposer quoi que ce soit si ça ne fonctionne pas, c’est de réussir à au moins se faire entendre et que les gens comprennent qu’il y a des dangers dans les marchés comme ceux-là s’il n’y a pas de quotas.»

Films présentement à l’affiche qui ont été doublés au Québec:

  • Magic Mike XXL
  • Terminator Genisys
  • Ted 2
  • Sens dessus dessous
  • Monde jurassique
  • Insidieux: Chapitre 3
  • San Andreas
  • Mad Max: la route du chaos
  • La note parfaite 2
  • Avengers: L’ère d’Ultron

 

Les réalités du marché

L’industrie du doublage québécoise doit s’ajuster aux nouvelles réalités du marché, selon Patrick Roy, président d’eOne Canada (qui chapeaute Films Séville).

«Tout ce qu’on peut doubler ici on va le doubler ici. Ç’a toujours été notre politique. Mais à un moment donné, c’est une question de coûts. Il faut que ce soit rentable. Je suis conscient des inquiétudes de l’UDA mais je crois que la solution leur ­appartient. Le marché change énormément à l’heure actuelle. Les recettes qu’on génère en DVD sont en déclin et ne génèrent pas autant de revenus qu’avant. Or, les tarifs de doublage ici sont beaucoup trop élevés par ­rapport à ce qui est offert en ­Espagne ou en France.

Ce n’est pas rentable à l’heure ­actuelle de doubler ici. Je leur ai dit que s’ils ne s’adaptaient pas assez, ils risquaient de perdre le marché.»

– Maxime Demers Le Journal de Montréal

 

Le doublage en chiffres

900: Nombre d’artistes travaillant dans l’industrie du doublage au Québec

35-40 heures: Temps moyen pour le doublage d’un long métrage

700 $: Salaire journalier (8 heures) pour le doublage d’un rôle principal dans un film