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La route des baleines

Et si une baleine se pointe, il s’en trouve pour être désappointé qu’elle ait gardé sa queue pour elle.

La route des baleines
Illustration, Johanna Reynau­d­­

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L’autre matin je quittais le Cap-de-Bon-Désir, un petit paradis de roches et d’eau dans la Manicouagan, pour redescendre vers le sud-ouest de la province où je fais ma vie. Depuis quinze ans, je me rends assez souvent dans ce coin de la Côte-Nord pour attendre des baleines. Elles se pointent toujours; souvent des petits rorquals, museau et dorsale en évidence, faisant entendre ce souffle si particulier qui rend cette rencontre unique.

L’autre matin je quittais le Cap-de-Bon-Désir, un petit paradis de roches et d’eau dans la Manicouagan, pour redescendre vers le sud-ouest de la province où je fais ma vie. Depuis quinze ans, je me rends assez souvent dans ce coin de la Côte-Nord pour attendre des baleines. Elles se pointent toujours; souvent des petits rorquals, museau et dorsale en évidence, faisant entendre ce souffle si particulier qui rend cette rencontre unique.

Ma passion pour les baleines commence quelque part en 1987 autour d’un Conte pour tous avec Fanny Lauzier – dite la Grenouille – où on entendait le chant des rorquals à bosse et on suivait les fantaisies du dauphin Elvar. À partir de ce jour, et sans doute jusqu’à ce qu’on me force dans un cours de biologie à faire une dissection quelconque, j’ai voulu être océanographe.

C’est dans un fameux parc d’attractions où mon père a consenti à m’amener que j’ai vu ma première vraie baleine: une orque. Malheureusement, elle n’a fait aucune acrobatie puisqu’elle venait d’accoucher dans le bassin principal. Je ne me suis pas demandé à l’époque comment c’était possible qu’elle ait accouché dans le bassin principal. La faisait-on travailler pendant qu’elle était en gestation, comme si de rien n’était? Aujourd’hui, c’est le genre de questions que je me poserais.

Je me souviens aussi que c’est au retour, dans la camionnette, que j’ai posé des questions sur l’expression «finir en queue de poisson». C’est sûr que faire beaucoup de kilométrage pour voir une baleine qui ne fait pas les simagrées promises à la télé, ça laisse un arrière-goût un peu amer.

La queue des cétacés

D’ailleurs, les baleines ne sont pas des poissons, mais parlons-en de leur queue puisque c’est souvent elle que les touristes espèrent voir en se pointant sur la Côte-Nord. Je ne les blâme pas: tout le marketing de cette industrie se fait sur la queue qui panache au-dessus des eaux du fleuve. Ce qu’on ne dit pas c’est que ce ne sont pas toutes les baleines qui montrent la queue. Le petit rorqual, très commun dans la région de Tadoussac, est plutôt discret en la matière.

Résultat: ça m’attriste d’entendre les gens écumer d’impatience et éventuellement de déception. Quelques secondes pour s’extasier du point de vue, et déjà on trouve le temps long. Attendre? Insupportable. Et si une baleine se pointe, il s’en trouve pour être désappointé qu’elle ait gardé sa queue pour elle. On le sait pourtant, tout ne va pas bien. La population de bélugas ne cesse de diminuer. Au moment où j’écris ces lignes, on affirme avoir vu deux carcasses de baleine noire – en voie de disparition - dérivées au large de la Gaspésie. Je ne suis pas devenue océanographe, alors je n’y connais pas grand-chose, mais je sais que ce contexte biologique est unique. Si on veut le voir survivre, il faudra bien apprendre à partager le fleuve comme d’autres doivent apprendre à partager la route.

Et si on commençait par admettre qu’il ne s’agit ni d’un zoo, ni d’un cirque et que c’est très bien ainsi? Aimer notre fleuve dans son imprévisible et apprendre aux enfants à en faire autant: voilà un vrai programme d’été sur la route des baleines en liberté.