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Pourquoi on se préoccupe plus de Cecil le lion que de bien des humains

Cecil
AFP

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Le monde entier s’est ému du sort de Cecil, célèbre lion qui habitait dans une réserve du Zimbabwe, descendu il y a environ une semaine par un chasseur sans scrupules, dont on a su par la suite qu’il était un dentiste fortuné, habitant au Minnesota.

Je ne vais pas ici vous refaire toute l’histoire : si, par extraordinaire, vous ne la connaissez pas déjà, n’importe quelle recherche Google vous renseignera.

Mais je veux revenir sur certaines réactions qui commencent maintenant à émerger, dans certains médias et sur les médias sociaux. En substance, on voit des gens s’étonner que la mort d’un lion ait suscité autant d’indignation, alors que, par exemple, on ne s’émeut pas autant du sort de milliers d’enfants qui meurent, à cause de contextes de famine ou de guerre... enfin, vous voyez le discours.

Tenez : rien qu’en faisant une recherche Google, justement, je tombe sur cet article dans Le Monde, intitulé Le Zimbabwe « a des problèmes plus graves que la mort du lion Cecil », où l’on fait état de la réaction agacée des gens du Zimbabwe, face à ce tollé général. Quelques extraits de l’article :

«"Honnêtement, je suis choqué par toute l’attention portée à la mort du lion Cecil alors que mon pays a des problèmes bien plus graves et urgents", abonde un journaliste radio, Eric Knight, cité par un site local, dénonçant le désintérêt international pour la crise économique et l'instabilité politique du pays :"Par contre quand un lion est tué, là, le Zimbabwe fait la 'une' des journaux du monde entier. S’il vous plaît, un peu de respect. Depuis quand les lions sont-ils devenus plus importants que les êtres humains ?"»

et

 « L’espérance de vie ne dépasse pas les 52,7 ans, 72,3% de la population vit sous le seuil de pauvreté et le pays est classé 172e dans la liste des pays par indice de développement humain. "Le lion Cecil menait une meilleure vie que de nombreux Zimbabwéens", écrit ainsi un article du MinnPost, un site du Minnesota.»

Et enfin :

«Autre motif d'agacement des Zimbabwéens : nombre d’entre eux sont victimes, chaque année, des attaques de crocodiles, lions et autres animaux sauvages, et ce dans l’indifférence générale. "Les Américains ne réagissent jamais quand des villageois se font tuer par des lions et des éléphants", s’indigne ainsi une habitante citée par l'agence de presse Reuters.»

Bien sûr, tout cela est vrai... Et, quand on y pense, tout cela n’est pas si nouveau. Repensez-y : ce n’est pas la première fois qu’il y a un battage médiatique d’ampleur autour du sort d’un animal. Que ce soit des baleines coincées dans des glaces, un dauphin ou un béluga égaré, un chien maltraité... Le tout accompagné, éventuellement chaque fois du même genre de questionnements : pourquoi de tels émois, de telles manchettes, alors qu’il y a tellement de problèmes, tellement plus graves, qui concernent les humains ? Pourquoi les médias ne parlent-ils pas plutôt de cela? Etc., etc., etc. ...

Moi, c’est drôle, j’aurais d’autres questions. Surtout avec l’ampleur qu’a prise toute cette histoire de Cecil le lion.  Par exemple : qu’est-ce qui a ainsi motivé notre intérêt pour cette bête ? Qu’est-ce qui nous a tellement touchés  et indignés dans l’histoire de sa mort ? Et, qu’est-ce qui pourrait faire en sorte qu’on s’intéresse autant au sort d’autres êtres humains, qui ne sont après tout pas plus lointains que ce lion ? Qu’est-ce qui fait la différence ? Comment les médias pourraient-ils s’y prendre pour intéresser leur public à de tels enjeux ?

Et, voici quelques éléments de réponse.

Pour commencer : Cecil le lion a  une personnalité. (Enfin... il avait). Il avait, non seulement un nom, mais toute une identité, et une histoire. La plupart d’entre nous avons découvert tout ça en apprenant la nouvelle de sa mort, mais tout était là : sa crinière noire, son âge (13 ans), le fait qu’il était un favori des visiteurs du parc national de Hwange... Le tout, suivi des circonstances de sa mort : comment il a été appâté et attiré hors du parc, d’abord touché par une flèche, puis retracé et achevé au bout de longues heures de fuite et d’agonie...

Sa vie et sa mort ont une histoire.

Alors que... les victimes des guerres et des famines, en plus d’être lointaines, restent sans visage, et sans histoires avec lesquelles nous pourrions être susceptibles de nous identifier. Si on s’identifie davantage à une famille de Mascouche ou de Rawdon qui a perdu un enfant, ce n’est pas seulement parce qu’elles vivent à côté, contrairement aux enfants bloqués à Gaza, ceux victimes de la guerre en Syrie, les victimes de famines en Afrique, ou de typhons aux Philippines. Et, ce n’est pas forcément non plus parce qu’on partage, souvent, la même culture et la même origine. C’est surtout parce que, dans le genre de « faits divers » dont je viens de parler, il y a une histoire.

Ceux qui ont compris cela, sur le plan de la communication, ce sont des organisations comme Vision Mondiale, par exemple. On a beau s’en moquer, il reste qu’elles arrivent à rendre concrets des drames lointains, et à faire en sorte que des gens, ici, s’intéressent au sort d’un enfant, dans un pays lointain. Dans ces cas-là, en plus, au point de fournir de l’argent qui servira à améliorer le sort de cet enfant. Et pour, en retour, être tenus au courant de l’impact qu’aura leur don sur le sort de cet enfant.

En fait, les Vision Mondiale de ce monde ont compris, il y a longtemps, tout le poids d’un mot qui est devenu très à la mode, ces dernières années, dans l’univers des communications. Un terme qui, comme tout bon « buzzword », se décline en anglais : c’est storytelling. L’art de savoir raconter une histoire.

Toutes les marques, toutes les entreprises, maintenant, veulent faire du « storytelling » : trouver des éléments d’histoire, qui intéresseront leur public. Et au sein des entreprises, de plus en plus, quand vient le temps d’élaborer des stratégies, on ne parlera plus de « groupes cibles », mais de « persona ». Au lieu de parler de profils sociodémographiques et de tranches d’âge, on va personnifier les consommateurs qu’on cherche à rejoindre. On ne dira plus, par exemple, « les professionnelles, mères de famille, âgées entre 35 et 49 ans », mais on va créer les personnage de Julie, par exemple, qui a 37 ans, deux enfants, qui vit à Longueuil... Les objectifs à atteindre deviennent tout de suite plus vivants, et plus concrets. C’est la même réalité qui s’observe, sur le plan de l’information : les « faits divers», les fameux «chiens écrasés» sur lesquels on lève si facilement le nez, ont des éléments que l’information internationale ne nous apporte que très rarement : du concret; des histoires; et de l’humain.

Pourquoi trouve-t-on si rarement ces éléments, dans l’information internationale ? Qu’est-ce qui empêche encore de rendre plus concrètes, et plus humaines, les situations vécues par tellement de nos semblables ? Le manque de moyens est-il la seule explication ?  Une certaine pudeur, la crainte de faire de « l’information-spectacle » ? (Pourtant... on l’a vu : on n’a pas de tels scrupules avec des évènements qui se produisent chez nous.)

Donc, les journalistes de l’international gagneraient à prendre des leçons à la fois de Vision Mondiale, des gens de communication et de marketing (ouch!), et, surtout. de leurs collègues aux «chiens écrasés»...  

Qu’en pensez-vous ? Qu'est-ce qui, croyez-vous, vous aiderait à vous intéresser davantage aux enjeux internationaux, et à mieux les saisir ?