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Mater le Québec

Mater le Québec
Photo Reuters

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Ce n’est pas surprenant, mais c’est quand même agaçant : les politiciens fédéraux, lorsqu’ils veulent faire des cocoricos patriotiques, se haranguent entre eux pour savoir lequel sera le plus qualifié pour mater le Québec. C’est à qui montrera le plus ses muscles. Il saura, en temps et lieux, remettre le Québec à sa place et en finir avec les vilains séparatistes qui menacent l’intégrité du pays. On l’a encore vu hier soir.

Je dis que ce n’est pas surprenant, car aucun pays ne considère légèrement la possibilité de sa dislocation. C’est ce que représenterait l’indépendance. Il n’y a que les souverainistes, intoxiqués à la moraline et aux bons sentiments, qui s’imaginent que le Canada laisserait partir le Québec en paix. Leçon de réalisme, donc. Il n’en est pas moins révoltant de voir les leaders canadiens discuter passionnément de la mise en tutelle de la démocratie québécoise.

Il faut quand même du culot: selon la logique du Canada de la clarté, une fois que l’Assemblée nationale aura décidé de la question référendaire, et peut-être même une fois que les Québécois auront voté, on décidera à Ottawa à quelles conditions on est prêt à reconnaître le résultat de la consultation populaire. Comme on dit, les dés sont pipés. On imagine les Communes répondre: vous n’avez pas référé directement à la séparation, nous ne reconnaissons rien.

Évidemment, Justin Trudeau s’est entogé dans le gouvernement des juges. C’est le despotisme éclairé à la canadienne: qu’importe la volonté démocratique du peuple québécois, c’est la Cour suprême qui décidera dans quels paramètres elle s’exerce et peut être effective. Le néocolonialisme canadien se drape dans le droit. Ce qui est triste, c’est qu’avec la judiciarisation des esprits à laquelle nous avons assisté chez nous depuis vingt ans, il s’en trouvera même parmi les Québécois francophones pour être d’accord.

Le Canada a  quand même changé les règles du jeu. On ne sait bien évidemment pas ce qu’aurait donné un Oui en 1980, non plus qu’en 1995, mais on a l’impression que le droit à l’autodétermination du Québec était plus spontanément respecté – c’était moins vrai en 1995, il faut bien le dire, mais les fédéraux, alors, laissèrent croire qu’ils reconnaîtraient un Oui, même s’ils auraient probablement agi différemment si les souverainistes avaient vraiment gagné.

On peut voir dans cette arrogance canadienne un effet puissant de l’avortement du nationalisme québécois: incapable de réaliser l’indépendance, incapable aussi de pousser le Canada à reconnaître le Québec comme société distincte, il a vu son rapport de force fondre dans la fédération. Quand on cherche à se séparer d’un pays, il faut réussir, sans quoi, ce pays risque de renforcer son emprise sur la nation sécessionniste.

On voit aujourd’hui à quel point le plan B de Jean Chrétien et Stéphane Dion a réussi : la démocratie québécoise est aujourd’hui inféodée à un ordre constitutionnel qu’elle n’a jamais reconnu. Cela sans oublier le fait que la machine de propagande fédérale est parvenue à disqualifier moralement le nationalisme auprès de grands pans de l’électorat. Le régime de 1982 est entré dans nos têtes, il a réformé nos mentalités.

Thomas Mulcair est mal pris: au Québec, il doit avoir l’air de se faire le défenseur de la différence québécoise, au Canada, il doit montrer qu’il la considère comme quantité négligeable. Il n’en demeure pas moins qu’il est le seul chef de parti canadien à reconnaître le droit du Québec à l’autodétermination. Il faut le lui rappeler, et le rappeler régulièrement à chacun. Ce n’est pas au Canada à décider à quelles conditions le Québec décidera de son avenir politique.