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Ashley Madison: Révélateur de nos aveuglements (1)

Ashley Madison: Révélateur de nos aveuglements (1)

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Tantôt vaudeville, tantôt tragédie, cette affaire révèle nos dénis des réalités de nos propres comportements et du commerce fondé sur nos informations.

Il y a une douzaine d’années, j’avais reçu le mandat d’évaluer une banque de données généalogiques pour la recherche sociale, génétique et médicale. À un moment, j’avais demandé: comment composait-on avec le fait confirmé par diverses études que des pourcentages variables, mais significatifs d’enfants ne sont pas du père déclaré dans l’acte de naissance?

N’ai pas obtenu de réponse. Et n’ai pas insisté. D’une seule question, j’avais apparemment heurté deux tabous: l’honneur de nos mères et la valeur d’un investissement de millions de dollars.

Ashley Madison est tout érigé sur le faux-semblant et le mensonge

Pourtant, il y existe plein d’autres causes documentées à ces discordances entre paternité légale et génétique que l’adultère: adoptions camouflées, contournements de l’infertilité de l’homme, substitutions de bébés, notamment. Et que vaudrait un fichier sur toute une population s’il ne reflétait pas sa réalité, même embêtante?

De moins en moins croustillante et de plus en plus sinistre, l’affaire Ashley Madison bouscule semblablement nos mythes dans deux sphères: sociale, d’un côté; industrielle, de l’autre. Alors que les détresses vont jusqu’au suicide et que commerce et socialisation électroniques se développent, il devient urgent de discuter les réalités telles qu’elles se présentent.

Aujourd’hui, j’aborde le côté social. Je réserve le versant industrie numérique pour le prochain billet.

Ces chiffres qui parlent de nous

Hier, le site Ashley Madison déclarait avoir «39 645 000 membres anonymes». Deux millions de plus qu’au moment où le piratage a été rendu public. Les fichiers piratés mis en ligne, eux, dévoilent plutôt l’existence de quelque 33 millions de comptes (il est aussi possible que plusieurs puissent avoir ouvert plus d’un compte).

30, 33, 40 millions: peu importe l’exactitude du chiffre, il ne représente pas moins d’un pour cent (1%) de l’ensemble des usagers d’internet sur la planète. Et les pourcentages explosent aux États-Unis et au Canada d’où origine la majorité des comptes. On a même estimé que l’équivalent de 20% de la population d’Ottawa était membres d’Ashley Madison.

Ceusses qui pratiquent l’exclusivité sexuelle et affective, d’une part, ou les amours ouverts ou multiples ou encore l’échangisme ne représenteraient que des minorités

Or, il ne s’agit que d’un seul site de rencontre de ce type parmi les trois d’Avid Life Media. Et cette entreprise canadienne n’est elle-même qu’une seule parmi des centaines qui encombrent le web. En additionnant tous leurs «membres», cela fait beaucoup de monde. Beaucoup, sans compter tous ces autres qui ne recourent pas à internet pour explorer leurs fantasmes ou passer à l’acte.

Les chiffres résultant d’études sur le terrain sont peu nombreux et concordent rarement. Il apparaît cependant que ceusses qui pratiquent l’exclusivité sexuelle et affective, d’une part, ou les amours ouverts ou multiples ou encore l’échangisme ne représenteraient que des minorités aux extrémités d’un large spectre de comportements. Entre les deux, une majorité aurait au moins une fois «sauté la clôture» plus ou moins discrètement. Ou s’y essayerait. Ou en rêverait du moins.

Or justement, plusieurs récits anecdotiques rapportés indiqueraient que la plupart des membres d’Ashley Madison n’y auraient qu’exploré leurs fantasmes. Les statistiques à savoir que neuf membres sur dix seraient des hommes et les indices qu’une large proportion des membres «femmes» ne seraient que des profils fictifs le confirmeraient.

Ashley Madison est tout érigé sur le faux-semblant et le mensonge. Ce sera d’ailleurs le point de départ de mon prochain billet.

Nous démystifier

Parallèlement à ce qu’elle a déjà révélé sur nous les humains, la génétique a aussi permis de clarifier la sexualité animale. J’ai déjà entendu un biologiste résumer: l’exclusivité sexuelle s’est révélée tellement rare qu’on peut pratiquement dire que les seules espèces où les individus n’ont qu’un seul partenaire sexuel sont celles où on ne s’accouple qu’une seule fois au cours de l’existence.

Faisons donc franchement face à la réalité et laissons les mélodrames à nos romans de gare et téléromans

On avait depuis toujours observé avec attendrissement un petit nombre d’espèces formant des couples socialement monogames. Après des siècles d’observations, ce n’est que le fichage génétique des individus qui a permis de découvrir que cela «sautait la clôture» allègrement là aussi. La discrétion est donc une vertu si bien pratiquée chez nos sœurs et frères animaux qu’elle n’a pu être trahie que par d’infimes traces au niveau moléculaire.

Chez nous, humains d’aujourd’hui, d’indiscrètes traces numériques précisent un peu mieux à quel point est répandu notre désir de «sauter la clôture». Or si la discrétion apparaît pour nous aussi vertu, c’est que l’indiscrétion (ou l’exhibition) est source de douleurs émotionnelles.

Pour ne pas que de telles douleurs sombrent dans les tragédies, voire même la violence contre l’autre ou contre soi, il faut éviter de se mentir sur la réalité.

Tout nous indique que la fidélité, dans son sens premier de constance dans la relation et l’engagement, est qualité très répandue. Nos systèmes neurohormonaux y seraient d’ailleurs plus ou moins programmés.

Mais tout indique aussi que l’exclusivité absolue — en pensée comme en geste — est comportement plutôt exceptionnel.

Faisons donc franchement face à la réalité et laissons les mélodrames à nos romans de gare et téléromans.

 

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