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La fin des consignes suggérée

Plusieurs s’inquiètent de la répercussion d’une possible abolition sur la vie des personnes démunies

En mai, Michel Lépine arpentait le Village gai afin de ramasser des contenants consignés lui permettant de mieux manger.
Photo Le Journal de Montréal, Anne-Caroline Desplanques En mai, Michel Lépine arpentait le Village gai afin de ramasser des contenants consignés lui permettant de mieux manger.

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L’abolition de la consigne des bouteilles en plastique et des canettes, suggérée par une étude, pourrait avoir un impact dramatique sur la vie de milliers de personnes qui s’en servent pour joindre les deux bouts.

«Il y a des milliers de gens qui ramassent ces canettes pour boucler leur fin de mois. Un dix dollars par jour, ça change tout dans leur vie», prévient Pierre Batellier, président de la coop Les Valoristes, qui offre des points de dépôt pour les contenants consignés.

Ce dernier réagissait à une étude de l’Université Laval (voir autre texte) qui estime que les détaillants et fabricants réaliseraient des économies de près de 20 M$ en abolissant les consignes des canettes de bières et de boissons gazeuses. Et jusqu’à 5,2 M$ en abolissant les bouteilles en plastique consignées.

Près d’une vingtaine de sacs de produits consignés sont remplis par jour dans cette épicerie.
Photo Le Journal de Montréal, Marie-Christine Noël
Près d’une vingtaine de sacs de produits consignés sont remplis par jour dans cette épicerie.

De l’argent bien dépensé

M. Batellier n’est pas le seul à défendre l’importance de la consigne des bouteilles en plastique et des canettes.

Manon Lachance travaille au Centre de réadaptation Lucie-Bruneau et compte sur «l’argent des vieilles bouteilles vides», entre autres, pour acheter des cartes-cadeaux aux clients «en difficulté».

«Sans les bouteilles, ça va faire un trou, un manque à gagner pour venir en aide aux gens», a souligné Mme Lachance qui a amassé près de 175 $, l’an dernier, grâce aux contenants consignés.

Et il n’est pas rare de voir une file d’attente devant les «machines à canettes» des épiceries, lors de la journée où les gens mettent à la rue leur recyclage contenant des canettes.

«Je viens une fois par jour. Mes voisins font déjà le tri alors je prends les canettes. Je recycle et ça me donne des sous», a expliqué Amed, un résident de Rosemont.

Manon Lachance amasse de l’argent pour le Centre de réadaptation Lucie-Bruneau grâce aux cannettes vides.
Photo Le Journal de Montréal, Marie-Christine Noël
Manon Lachance amasse de l’argent pour le Centre de réadaptation Lucie-Bruneau grâce aux cannettes vides.

Recyclage à la maison

Toutefois, certaines personnes rencontrées par Le Journal ont avoué ne pas réclamer les consignes et préfèrent recycler à la maison, comme l’indiquent les résultats de l’étude.

«Je viens très rarement et je manque de temps», a lancé Serge à la sortie de l’épicerie.

Pour Karel Ménard, porte-parole de Pro-Consigne Québec, les recommandations du rapport représentent un pas en arrière pour la société, mais aussi pour l’environnement.

«La plupart des canettes qui ne seront plus consignées vont finir au dépotoir. Quand on sait que seulement 31% des gens recyclent de leur aluminium dans les poubelles de tri, c’est inquiétant». Le taux de retour des canettes consignées se situe, quant à lui, autour de 71 %, selon l’étude.

L’étude commandée par le gouvernement du Québec est maintenant entre les mains du ministre de l’Environnement, David Heurtel. Ce dernier a affirmé que «le gouvernement est d’avis qu’il faut moderniser le système de consignation et optimiser la collecte sélective au Québec afin d’accroître nos performances environnementales».

— Avec la collaboration de Marie-Christine Noël

Des économies pour les fabricants

L’étude estime que l’abolition de la consigne sur les canettes et les bouteilles de plastique représenterait des économies totalisant près de 26,8 M$.

«Il en coûte sept fois plus cher de traiter une bouteille [de plastique] à la main plutôt que de la récupérer par la collecte. Quant à la récupération des canettes [...], elle entraîne des coûts importants dans un système de consigne», peut-on lire dans l’étude.

Pour le consommateur, cela signifierait qu’il ne paierait plus les 5 cents de consigne pour chacune des canettes achetées.

Des limites

Les recommandations du rapport commandé par le gouvernement du Québec ne touchent toutefois pas les consignes de bouteilles de bière brune en verre, qui sont gérées par l’Association des brasseurs du Québec.

Cependant, le responsable du Centre de recherche en économie de l’environnement, de l’agroalimentaire, des transports et de l’énergie (CREATE) admet que ses recommandations ont des limites. Et que le gouvernement devra faire des choix selon ses priorités.

«Il y a des hypothèses à saveur politique, comme l’importance qu’on accorde aux personnes plus démunies. Tout ça mis en semble, il n’y a pas de conclusion absolument déterminée», a indiqué Patrick Gonzalez, professeur d’économie à l’Université Laval.

Bouteilles de vin

L’étude estime à l’inverse que le gouvernement devrait imposer des consignes pour les bouteilles de vin.

«Le verre est un matériau lourd qui aboutit en définitive au dépotoir s’il est déposé dans le bac bleu alors qu’il pourrait être potentiellement recyclé s’il était traité à la main», constate l’étude.

Il coûte en effet entre 40 et 60 % plus cher de traiter une bouteille de vin par le système de collecte sélective que par la consigne, selon l’étude.

Les chercheurs ont calculé des gains d’environ 4,3 M$ au total. Ils ne précisent toutefois pas à combien devrait s’élever le montant de la consigne.

Pour M. Gonzalez, le grand gagnant de cette réglementation serait la SAQ, qui doit payer pour l’instant une participation pour le tri.

Néanmoins, la SAQ s’oppose fermement à l’idée de la consigne, prétextant que la mesure lui coûterait près de 250 M$.

L’analyste de renommée internationale, Clarissa Morawski, avait toutefois indiqué au Journal en mai que la SAQ se couvrait de ridicule en faisant cette annonce. La directrice de la firme CM Consulting à Toronto estimait plutôt les coûts à 16 M$.