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Les arguments contre la libéralisation de l’alcool

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Dans son rapport déposé aujourd’hui, la commission Robillard propose de libéraliser le marché de l’alcool au Québec. La partie concernant la SAQ fait 17 pages (loin d’être remplies d’informations, comme c’était le cas dans le premier rapport, comme le faisait remarquer ma collègue), consacrées en grande partie à dire que le gouvernement n’a rien à faire dans la vente d’alcool et que son modèle s’effrite à cause de l’arrivée d’Internet. Les seuls chiffres comparatifs offerts sont les coûts d’administration : ils sont de 21% des ventes nettes au Québec, de 16% en Ontario, de 12% en Saskatchewan et de 8% dans certains états américains (on nous offre aussi les données sur les salaires qui, sans surprise, sont à l’avenant). Conséquence, il faut libéraliser le marché de l’alcool.

Il est étonnant que la conclusion vienne après un argumentaire si mince. Aucune donnée sur le prix de l’alcool. Aucune donnée sur les produits disponibles. Aucune donnée sur le nombre de magasins. Aucune donnée sur les variations de prix en région. La Commission peut bien être en faveur de la libéralisation, mais le moins qu’on puisse dire, c’est qu’elle s’appuie sur fort peu pour nous convaincre de la pertinence de sa proposition.

 

Les gros de l’alimentation à la rescousse?

Devant cette proposition, il faut se demander en premier lieu : qui donc prendrait l’espace «ouvert» par la libéralisation? Ce qu’on voit dans le cas quasi privatisé de l’Alberta et dans le cas libéralisé de la Colombie-Britannique, c’est que les gros joueurs du secteur de l’alimentation viennent prendre un espace important. Ce n’est pas surprenant : ils ont les points de vente, les réseaux de distribution, ils vendent déjà de l’alcool, etc. Y gagnerait-on pour autant comme consommateurs?

En fait, comme mon collègue Phillipe Hurteau et moi le faisions remarquer, si on considère ce que font ces grands distributeurs avec le vin qu’ils peuvent déjà vendre, on se rend compte qu’ils sont loin d’offrir des rabais. En effet, dans son prix minimal proposé, la SAQ leur laisse une marge bénéficiaire de 13,5% sur les produits qu’elle leur vend. Or, quand on compare ce prix minimal au prix réellement affiché en magasin, on constate que le prix réel est 11,7% plus cher en moyenne, ce qui fait monter leur marge bénéficiaire à 25,2%. On penserait que la concurrence tend à ramener les prix le plus près possible du minimum, pourtant dans ce cas-ci ce n’est pas ce qu’on peut vérifier. Les épiceries et les dépanneurs semblent bien contents de pouvoir dégager une marge de profit substantielle. Supposer une réduction de prix de la part des épiciers semble une très drôle d’idée.

Ensuite, doit-on s’attendre à ce que ces joueurs innovent en matière de conseils pour le vin ou pour la diversité des produits? Avec des employés sous-payés et avec une gestion très serrée de l’espace tablette, on peut oublier ces rêves.

Oh, bien sûr, on peut toujours espérer quelques cavistes à Montréal et à Québec qui auront peut-être des propositions de service valables. Mais qu’en sera-t-il pour le reste du Québec? Il est difficile d’imaginer que de tels commerces puissent s’établir dans des villes régionales où le commerce au détail a déjà des problèmes. Par ailleurs, ces cavistes auront-ils les volumes de vente suffisants pour offrir des prix plus intéressants? Ce serait surprenant et, de toute façon, ce ne sera pas leur objet, ils se distingueront bien davantage par une offre spécifique que par un prix avantageux.

 

Des prix plus bas, vraiment?

La Colombie-Britannique a libéralisé son marché de l’alcool en 2003, l’Alberta a procédé à une quasi-privatisation il y a plus de 20 ans. Les prix de l’alcool sont-ils très différents dans ces marchés privatisés que dans ceux qui sont restés publics comme l’Ontario et le Québec? Rien n’est moins sûr.

L’association canadienne des sociétés des alcools (qui regroupe l’ensemble des sociétés des alcools au Canada) a fait une étude de prix entre ses membres pour l’année fiscale 2012-2013 et classe l’Alberta au 6e rang et la Colombie-Britannique au 4e rang. Le Québec se positionne entre les deux, au 5e rang (donc moins cher que l’Alberta, comme nous le constations dans notre étude mentionnée plus haut). Quelles sont les provinces qui ont les prix les plus bas? La Saskatchewan (3e), l’Ontario (2e) et le Nunavut (1er), tous des systèmes publics.

Dans une autre étude de prix qui a comparé les provinces de l’Ouest, on constate non seulement que les prix du système public de la Saskatchewan sont plus bas que ceux de la Colombie-Britannique et de l’Alberta, mais qu'en plus, en Colombie-Britannique, même les magasins publics ont des prix plus bas que les magasins privés.

Moins cher les systèmes privatisés ou libéralisés? On peut avoir des doutes.

 

Plus de choix?

Dans notre étude précédemment citée, nous avons comparé le nombre de produits disponibles en Alberta et au Québec. Si on tient compte de l’ensemble des produits disponibles, l’Alberta en compte 16 000 et le Québec 29 000. La privatisation n’offre donc pas plus de choix. (Malheureusement, je n’ai pu trouver le nombre de produits disponibles en Colombie-Britannique en faisant une recherche rapide aujourd’hui).

De plus, contrairement à ce que prétendent ceux qui défendent qu’un monopole ne peut innover, la SAQ a amélioré grandement son offre de produits dans les dernières années. Selon ses rapports annuels, ils sont passés d’un peu plus de 6 500 au début des années 2000 à 12 500 aujourd’hui. De plus en offrant récemment de nouveaux moyens de commande sur le site de la SAQ, l’entreprise facilite l’accès à ses produits.

 

Diminution des coûts d’administration?

Voici le seul argument sur lequel la Commission nous présente des données : le Québec a des coûts administratifs élevés et la Commission insiste pour dire que cela est causé par la rémunération. Elle ne va pas plus loin pour nous expliquer pourquoi. Le sous-entendu est clair : la SAQ paie de trop bons salaires. Prenons le cas de l’Ontario, où on nous dit que la rémunération occupe une part plus petite des ventes nettes. Fort bien, mais il est intéressant de noter que si on divise la rémunération totale par le nombre d’employé-e-s équivalents temps plein en Ontario et au Québec, on constate, en fait, que la rémunération totale moyenne (incluant les avantages sociaux) est de 66 793$ par employé, tandis qu’en Ontario elle est de 70 296$. C’est une évaluation approximative faite avec les données rendues disponibles par les rapports annuels des deux sociétés, mais il est étonnant que la Commission n’ait pas été plus loin que ses premiers constats.

De plus, nombre d’organisations qu’elle prend en exemple et qui ont des frais administratifs plus bas sont publiques. Cela signifie donc que la SAQ pourrait rester publique et réduire ses coûts d’administration, pourtant la Commission n’aborde pas cette option – qui est pourtant en vigueur dans une grande partie du Canada.

 

Des revenus stables pour l’État?

En fin de parcours, la Commission nous dit qu’il faut assurer les revenus de l’État et que dans un scénario de privatisation le gouvernement du Québec pourrait augmenter les taxes. On en vient à se demander quel serait l’avantage pour les consommateurs. S'ils haussent les taxes et que la SAQ n’a pas baissé ses prix sur les spécialités, où elle n’aura pas de concurrence, cela fera faire des prix plus élevés qu'en ce moment. On y gagne où?

 

Scénario de libéralisation

Que donnerait une libéralisation immédiate? Tout dépendrait de ce que le gouvernement ferait exactement, mais si je me laisse aller au jeu (risqué) de la futurologie et en me fiant à ce qu’on voit ailleurs, on peut s’attendre à ceci :

  • Le privé qui saute sur deux opportunités : les produits qui vendent bien et les grands centres, et laisse le reste (les spécialités et les régions) à la SAQ. Cette dernière voit ses profits diminuer de façon importante, mais cette baisse est compensée par une hausse de taxe pour les revenus du gouvernement.
  • Conséquence de cette hausse, les prix restent inchangés, voire sont un peu plus chers, sauf peut-être sur certains produits très vendus dont les épiceries pourraient se servir comme produits d’appels, mais qui doivent être compensés sur d’autres produits.
  • Les prix et les offres de produits du privé fluctuent en fonction des régions.
  • Comme elle perd des ventes, la SAQ se voit obligée de diminuer ses frais administratifs et coupe en priorité dans ce qui n’est pas essentiel : la formation des employés et la diversité des produits.
  • Outre quelques cavistes dans les grands centres, la population finit avec des produits aussi chers, de moins bons conseils et une moins grande diversité.

Rien dans le rapport de la Commission ne permet de compenser ces problèmes potentiels de la libéralisation. En fait, à peu près aucune de ces questions n’est abordée. Peut-on prendre des décisions sur d’aussi légères réflexions?