/lifestyle/books
Navigation

Dangereux Detroit

Dangereux Detroit
photo courtoisie, David Ignaszewski

Coup d'oeil sur cet article

Un an après que Detroit eut fait faillite, l’écrivain français Thomas B. Reverdy nous offre un très touchant portrait de la ville.

C’est la première fois que Thomas B. Reverdy, qui en est pourtant à son sixième roman, accorde une entrevue à un média québécois. Du coup, on en a profité pour entrer d’emblée dans les détails: le mystérieux «B.» de son nom de plume fait écho au patronyme de son père, alors que «Reverdy» dévoile sans ambages celui de sa mère. «Pour moi, ça a été une manière de lui rendre hommage, parce qu’elle est décédée 10 ans avant la publication de mon premier livre, explique Thomas B. Reverdy, lors de l’entretien téléphonique qu’il nous a accordé juste avant la rentrée des classes. Mais écrire sous son nom m’a aussi permis de séparer mes deux vies.»

Il consacre en effet l’une d’elles à l’enseignement dans un lycée des environs de Paris, tandis que l’autre nous a tour à tour permis d’apprécier La montée des eaux (en 2003), Le ciel pour mémoire (en 2005), Les derniers feux (en 2008), L’envers du monde (en 2010) et Les évaporés, roman bouleversant qui a notamment remporté le prix Joseph-Kessel en 2014. «Avec ce ­livre, qui se passe au Japon peu après ­l’accident nucléaire de Fukushima, j’ai ­essayé de comprendre le monde dans ­lequel on vit», précise l’auteur. Un monde où les mots «crise» et «catastrophe» sont si souvent prononcés qu’ils en deviennent assourdissants et résonnent jusqu’en Amérique.

Un exemple à 900 km seulement de chez nous? Detroit. «Cette ville a été bombardée par la guerre économique qui frappe présentement une grande partie de la planète, ajoute-t-il. Un peu comme l’épicentre d’un tremblement de terre, on en sent les secousses, mais là-bas, ça s’est effondré.»

Il était une ville, Thomas B. Reverdy, aux Éditions Flammarion, 270 pages
Photo courtoisie
Il était une ville, Thomas B. Reverdy, aux Éditions Flammarion, 270 pages

Sous les décombres

Dans Il était une ville, qui n’a absolument rien d’un conte de fées, Thomas B. Reverdy raconte Detroit de façon si détaillée qu’on a presque l’impression d’y être. «Le point de départ de ce livre a été un ­autre livre: Ruins of Detroit (1), des photographes français Yves Marchand et ­Romain Meffre. Un très bel ouvrage qui montre des bâtiments à ce point délabrés qu’il y pousse de la végétation, des salles de théâtre transformées en parking, des usines désaffectées, des gratte-ciel ­entièrement vides. Ces photos sont très saisissantes, parce que ce ne sont pas des ruines antiques, mais celles d’un monde qu’on connaît bien. Dans les pièces ­démolies, on voit des objets dont on se sert quotidiennement...»

C’est dans ce contexte presque apocalyptique qu’Eugène, ingénieur français chargé de conduire un programme de coopération entre plusieurs géants de l’industrie automobile, débarquera à Motor Town. Une cité où plus rien ne marche comme sur des roulettes, près d’un tiers de ses habitants ayant pris la route depuis que Ford, Dodge ou Chrysler ne parviennent plus à faire rouler l’économie locale.

Malgré la directive très claire de ses ­employeurs – ne jamais traîner en ville après la fermeture des bureaux –, Eugène préférera risquer sa peau en louant un deux-pièces en plein cœur de Detroit ­plutôt que de mourir d’ennui dans l’une de ses chics banlieues. De ce fait, il ­rencontrera Candice, jolie serveuse d’un bar qui n’a toujours pas fermé ses portes. «Là-bas, il y a des gens courageux et ­volontaires qui continuent de s’accrocher, ajoute Thomas B. Reverdy. Dans des ­endroits où tout est tombé par terre, il y a donc encore des restos ou des commerces. C’est très touchant, et j’ai eu envie de ­sensibiliser les lecteurs à l’étrange réalité de ceux qui habitent toujours Detroit.»

L’essence du livre

Au fil des pages, on s’attachera cependant surtout à Charlie. Élevé par sa grand-mère, ce gamin de 12 ans habite un quartier lui aussi à moitié déserté. Lorsque Gros Bill, le chef de sa bande de copains, aura la brillante idée de fêter l’Halloween en faisant flamber une maison tenant à peine debout, aucun policier ne viendra d’ailleurs les déranger. Et lorsque Gros Bill et Charlie s’évanouiront dans la nature, aucune alerte AMBER ne sera émise: de tous les flics de Detroit, seul le lieutenant Brown s’entête à enquêter sur les cas de plus en plus nombreux de disparitions de jeunes.

«Quantité de maisons ayant été abandonnées à Detroit, on finit forcément par se demander où les gens ont bien pu partir, développe Thomas B. Reverdy. Car les premières personnes touchées par la crise sont aussi celles qui n’ont pas les moyens de partir. Quelques-unes d’entre elles ont sûrement été recueillies ailleurs par leur famille, mais qu’en est-il des ­autres? Aborder cette question délicate à travers le regard de mômes qui disparaissaient m’a du reste permis d’aborder un tout autre problème: quel genre de monde laissons-nous à nos enfants.»

Quoi qu’il en soit, celui qu’il dépeint donne froid dans le dos.

(1) En 2010, ce livre a été traduit en français sous le titre Detroit, vestiges du rêve ­américain (aux Éditions Steidl, 228 pages).