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Et si la modernité avait besoin de limites ?

Et si la modernité avait besoin de limites ?

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Lorsqu’une génération cherche à entrer dans l’espace public et à faire valoir sa vision du monde, elle fonde souvent une revue. Souvent, elle durera quelques années, le temps d’inscrire cette nouvelle sensibilité dans le débat public. Elle témoignera ainsi d’une perspective nouvelle, ou trop souvent refoulée dans les marges du débat public. Elle investira au cœur de la vie intellectuelle des préoccupations étrangères à l’idéologie médiatiquement dominante. C’est ainsi que la vie des idées se renouvelle et que la pensée politique se délivre des catégories admises, souvent trop étroites. C’est aussi de cette manière que certains courants d’idées parviennent à se structurer.

C’est dans cet esprit, me semble-t-il, qu’on doit accueillir Limite, la dernière-née des revues françaises qui donne un visage au renouveau intellectuel d’une certaine frange de la jeunesse catholique française, particulièrement mobilisée ces dernières années. Dans un monde marqué par la tentation de l’illimité, et qui se croit tout permis, surtout le pire, et où on veut à tout prix faire éclater les cadres, les bornes et les frontières, il importe, de redécouvrir le sens des limites. Pour reprendre l’éditorial de l’équipe de rédaction, «quand «No limit!» devient le mantra des médias, des scientifiques et des industriels, l’ultime subversion ne réside-t-elle pas dans le sens de la mesure?»

Ce sens de la mesure, au nom duquel on critique les pathologies de la modernité, est au cœur des grandes contributions à la revue, qu’on pense au bel essai qu’y signe le philosophe Fabrice Hadjadj, au grand entretien réalisé par Eugénie Bastié avec le théologien britannique Phillip Blond ou encore au dossier piloté par Gaultier Bès à propos de l’hypothèse de la décroissance. Limite, à sa manière, veut mener la révolte contre une société artificielle qui a vidé le ciel pour donner comme seule raison de vivre aux hommes de notre temps la consommation la plus stérile. Une société qui pousse au désespoir, d’ailleurs, et qui est devenue étrangère aux vraies raisons de vivre.

La piste est la bonne. De la posthumanité qui cherche à vaincre la mortalité par des innovations technologiques de plus en plus effrayantes, à la théorie du genre, qui milite pour l’indifférenciation sexuelle, au cosmopolitisme, qui voudrait en finir avec les nations et transformer chaque homme en errant universel, tout fier de se dire citoyen du monde mais incapable de se reconnaître une patrie, la société contemporaine est de nouveau hantée par la tentation de l’homme nouveau. De là la guerre ouverte contre la transmission culturelle, qui rappellerait à notre contemporain qu’il doit quelque chose à ses prédécesseurs.

Dans les pages de Limite, la critique du capitalisme et de ses dérives a la cote, même si le libéralisme y est plus souvent caricaturé qu’analysé, ce qui est généralement le vilain défaut d’un certain «non-conformisme». Cette critique n’en est pas moins nécessaire dans un monde où la défense systématique de l’économie de marché n’est plus nécessairement le complément de celle de la démocratie libérale. Aujourd'hui, il faut se montrer intransigeant envers ses dérives. Cela pousse même les auteurs de Limite à redécouvrir un certain marxisme, ce qui en laissera certains circonspects. On nous répondra probablement que c’est moins l’utopie socialiste qu’on réactive qu’une grille d’analyse capable de penser le nouveau visage de la lutte des classes.

Mais c’est à l’enseigne de l’écologie intégrale que Limite inscrit l’essentiel de sa critique. Il se pourrait bien, que l’écologisme joue au XXIe siècle le rôle qu’a joué le socialisme au vingtième: un principe à partir duquel civiliser le capital, en lui rappelant qu’il ne saurait s’emparer de toute l’existence, et fournir seul la réponse aux grandes aspirations humaines. Ce n’est pas seulement la planète qu’il faut sauver, ce sont aussi les cadres anthropologiques indispensables sans quoi l’homme est condamné à l’arrachement, à la mutilation existentielle. L’homme a besoin d’ancrages, ou pour le dire comme Simone Weil, d’enracinement.

Ces cadres fondamentaux ne sont pas des constructions arbitraires et artificielles qu’on peut abattre par simple désir de s’en débarrasser. Ils ont pris forme au fil de l’histoire, au fil de nombreux tâtonnements, et représentent des balises valables à travers lesquelles peut se déployer notre humanité. Si on peut les modifier, on aurait tort de croire qu’on peut les abolir sans conséquences graves. L’esprit de la table-rase, qui croit pouvoir tout recommencer à zéro, à partir de schèmes rationnels, ou d’une maquette administrative censée donner les plans de la société idéale, est animé, bien souvent, par une terrible ingratitude, pour reprendre le mot d’Alain Finkielkraut, qui révèle en fait un nihilisme qui hypnose les hommes et les pousse finalement à l’automutilation.

La perspective de Limite n’est pas absolument neuve, comme le reconnait aisément Eugénie Bastié dans l’introduction au dossier qu’elle pilote, lorsqu’elle cherche à définir la tradition dans laquelle s’inscrit l’effort de la revue. En un mot, c’est à peu près celle du personnalisme, à la recherche d’une troisième voie peut-être mythique entre la société libérale et la société bureaucratique, entre le capitalisme et le socialisme. C’est la grande quête d’une communauté authentique qui sortirait l’homme de l’individualisme en évitant l’esquif du collectivisme. Faut-il y voir une révolte à la fois éthique et esthétique contre un monde trop froid, inhospitalier à l’homme? Toute la difficulté consiste alors à réussir la traduction politique de cette philosophie.

Mais pour Limite et ceux qui s'y reconnaissent, la bataille, pour l’instant, est peut-être surtout culturelle. Les écrivains et les philosophes précédent généralement les politologues et les sociologues. Viendront ensuite les concepteurs de politiques publiques. En un sens, dans la formation d’un courant de pensée, un grand roman précède toujours de quelques décennies la formation d’un think tank ou d'un parti. C’est un nouvel imaginaire qu’il faut développer lorsqu’on pose la question de la légitimité politique, ou pour le dire autrement, de l’hégémonie culturelle. Il faut dire que Limite n’est pas seule à mener cette quête, ses jeunes plumes se réclamant d’ailleurs de Jean-Claude Michéa qui a beaucoup fait pour diffuser dans la pensée française le concept de common decency, emprunté à Orwell.

Libération, qui se veut le gardien de la vertu progressiste, a cru voir dans Limite le nouveau visage de la Réaction, qu’il faut toujours combattre. Limite a beau s’en défendre et tout faire pour ne pas donner une image catho-coincée, on l’accusera d’être à droite – peut-être cherchera-t-elle à donner des gages à ses détracteurs pour que cela n’arrive pas. Ce serait dommage. Il ne faut jamais se vouloir trop insaisissable. À tout le moins, Limite nous rappelle que le conservatisme, pour peu qu’on l’assume, même en prenant la pose anticonformiste, n’est pas une maladie honteuse. On la lira avec grand bonheur, même lorsqu'on sera nettement en désaccord, en y trouvant des intuitions et des idées susceptibles de «briser les clivages qui bloquent la pensée». Même de notre côté de l'Atlantique.