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Nouvelle classe de travailleurs avec la précarité

La tendance atteint même les syndiqués et les professionnels qu’on aurait cru intouchables

GEN-MARTINE D'AMOURS
PHOTO Agence qmi, sébastien st-jean

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Le dossier spécial du Journal sur les travailleurs licenciés met au jour la dure réalité de vivre avec un emploi beaucoup moins payant qu’auparavant. Travailleurs âgés déclassés et employés temporaires et à temps partiel sont devenus les nouveaux visages du marché du travail. La tendance à la précarité sur le marché de l’emploi s’est installée au début des années 80 et ne cesse de gagner du terrain. Pour plusieurs travailleurs, la précarité est devenue la norme.

La sociologue Martine D’Amours nous parle des causes, des conséquences et des actions qui devraient être prises pour limiter les effets de ce phénomène de société.

On parle de précarisation et de précarité, quelle est la différence entre les deux?

«La précarité en emploi signifie l’instabilité et l’insécurité dans le lien d’emploi. Ce sont des gens qui travaillent dans la courte durée, qui ne peuvent prévoir les horaires, à qui on offre une moindre protection légale et sociale. Ils ont moins accès à l’assurance emploi et à une rente viable à la retraite.

Quant on parle de précarisation, on parle d’une tendance du marché du travail qui touche de plus en plus de travailleurs, même ceux dont on aurait pensé qu’ils sont relativement à l’abri, par exemple, le professionnel, le syndiqué, les gens du secteur public. Ça devient un phénomène qui envahit tous les secteurs, y compris celui des gens très scolarisés. Dans le secteur de l’éducation, 40 % des enseignants du primaire et du secondaire sont à statut précaire.»

Quelles en sont les causes?

«Les entreprises veulent diminuer leurs coûts. Dans un contexte de mondialisation et de concurrence accrue, elles veulent une “main-d’œuvre juste à temps”, sans avoir d’engagement à son égard. Des entreprises se recentrent sur leur métier principal et envoient les autres activités chez des sous-traitants. L’État est un employeur et il a fait de même.»

Quelles en sont les conséquences?

«Ces travailleurs subissent une imprévisibilité totale de la vie, ce qui n’est pas sans conséquence sur leur santé physique et mentale.

Face à cela, on a des questions à se poser comme société. Est-ce qu’il est souhaitable socialement d’avoir accès à tout, en tout temps, en particulier dans le domaine des services? Par exemple, est-ce que ça a du sens d’avoir des garderies 24 heures sur 24 pour accommoder les travailleurs?

À mon avis, ce n’est pas souhaitable socialement. Le fait d’exiger beaucoup des travailleurs sans leur offrir de garanties en échange, c’est un marché inégal.»

Est-ce que, comme société, cela veut dire que nous risquons de redescendre au niveau d’un pays du tiers-monde?

«C’est aller trop loin que de dire cela. Mais je pense qu’on se prépare à un appauvrissement individuel et collectif. Tous ces gens précaires, qu’auront-ils à la retraite? Actuellement, le mot d’ordre, c’est “chacun pour soi”. Tu es responsable de te trouver de l’emploi, d’économiser pour la retraite, de prévenir tes problèmes de santé, mais ça donne quoi comme liens sociaux, comme solidarité, de dire que les mécanismes qu’on avait votés pour protéger les travailleurs, ils sont de moins en moins opérants et remplacés par une responsabilité individuelle? À la limite, on ne fait plus de société.»

Est-ce que l’État a abandonné les travailleurs?

«L’État n’a presque rien fait depuis 30 ans pour adapter le cadre législatif au fait que l’emploi a changé. Si l’État légiférait, s’il incluait, par exemple, dans la Loi sur les normes du travail une interdiction de donner des conditions moins favorables aux employés précaires, les employeurs ne pourraient plus le faire. L’État n’a pas indiqué que cela posait problème, n’a pas indiqué la direction aux employeurs.»

 

Brèves

Qui est-elle ?

Martine D’Amours

Martine D’Amours est sociologue et professeure au Département des relations industrielles de l’Université Laval. Elle est membre du Centre de recherche sur les innovations sociales (CRISES) et de l’Alliance de recherche universités-communautés sur les innovations dans le travail et l’emploi. Ses principaux intérêts de recherche portent sur les mutations de l’emploi. 

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