/opinion/blogs/columnists
Navigation

Nos auteurs

CA_Steve E. FortinCA_Marie-Eve DoyonCA_Stéphane Lessard

Elles sont 1 sur 160 000

bloc situation montréal centre-ville été
Photo archives/ Agence QMI

Coup d'oeil sur cet article

Je suis blanc, hétéro, athée. Je suis chez nous ici. Chez nous comme l’était le grand-père du grand-père de mon grand-père. C’est mon pays. Ma liberté est un souffle d’aisance parce que je suis un parmi une masse de comme moi.
 
Alors fort d’être un avec des millions d’autres, je vais te dire une affaire, à toi, l’étranger. Quand tu débarques ici, c’est comme si tu débarquais dans ma cour. Toi, qui viens d’un pays barbare, tu vas te rendre compte du cadeau qu’on te fait. On t’accueille dans un pays civilisé, toi et tes enfants. En signe de reconnaissance, tu vas rentrer dans notre rang. On te donne une carte soleil et du BS jusqu’à ce que tu commences à payer des impôts et peut-être même jusqu’à la fin de tes jours. On te reçoit, mais on ne veut pas te voir. Tu vas te fondre dans la masse.
 
Il y a de ça dans ce débat irrationnel autour d’un niqab. C’est la cible parfaite pour exprimer tout le non-disable, l’indicible, autour de la différence et de l’immigration. Les juifs d’avant-hier, les communistes d’hier, ce sont aujourd’hui des femmes en niqab.
 
Un sondage dit que 91 % des Québécois sont contre le niqab. C’est l’évidence. Un sondage nous dirait probablement aussi que 91 % des Québécois ont déjà mangé de la poutine et que 91 % des Québécois ont déjà regardé un match des Canadiens. C’est le poids de la majorité. C’est le poids immense de nos manières de faire, de vivre et de penser qui s’accumule depuis 400 ans. C’est une montagne.
 
C’est cette montagne de la majorité qui se dresse devant les nouveaux arrivants. Débarquer dans un pays qu’on ne connaît pas est d’abord un déracinement douloureux. Oui, ces gens le font pour l’espoir d’une vie meilleure. Mais la douleur du déracinement et l’intimidation de la masse n’en sont pas moins réelles. Tout est à apprendre. De la langue jusqu’au moindre geste quotidien.
 
Et c’est nous qui devrions nous sentir menacés? 
 
Il y a 50 femmes qui portent un niqab à Montréal, quelques centaines au Canada. Nous sommes 8 millions au Québec, 35 millions au Canada.
 
À nos yeux, le niqab est une horreur. Une tache noire. Un symbole d’asservissement de la femme. L’expression d’un courant religieux moyenâgeux en contradiction totale avec l’idée que nous avons de la liberté et de la démocratie. Il crée un malaise, même chez la majorité des musulmans.
 
Pensez-vous que celles qui le portent ignorent qu’elles sont en marge de la société? Le niqab laisse les yeux libres. Elles voient les autres femmes. Elles voient les hommes. Elles voient agir les uns envers les autres. Si c’est son mari barbu qui lui impose de le porter, il voit la même chose.
 
Nous allons gagner quoi à poser contre des personnes qui représentent moins de 1/160 000 de la population du Québec un geste d’autorité consistant à interdire le niqab à une cérémonie? 
 
On va affirmer nos valeurs. 
 
Moi aussi, je trouve que c’est insensé de porter un niqab à une cérémonie de citoyenneté.
 
Mais je trouve tout aussi insensé de penser régler quelque chose en ciblant 1 / 160  000 de notre population à qui on va retirer un droit pendant quelques minutes.
 
Réalise-t-on à quel point l’exploitation politique qui est faite de ce dossier par les conservateurs est honteuse?
 
La réprobation sociale et le poids de la masse sont tels qu’ils risquent fort d’emporter le niqab après quelques années. Et s’il arrivait que la mère continue à la porter, il y a fort à parier que la fille ne le portera jamais. 
 
Posons-nous une autre question. Est-ce qu’il y a chez nous un intégrisme islamique qui est mû par un agenda politique? Oui. Mais ça, c’est un autre débat. C’est le vrai débat. Et il n’avance pas d’un centimètre avec cette crise inventée.
 
Il y a même le danger de voir dans cette distraction l’illusion d’une solution à un problème réel qu’on ne touche même pas.