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«Je ne voulais plus exister»

Le « petit Jérémy » dit avoir songé au pire parce que l’humoriste Mike Ward a ri de son handicap

Steeve Lavoie, Sylvie Gabriel et leur fils Jérémy se sont retrouvés dans la même salle que Mike Ward, mercredi.
photo chantal poirier Steeve Lavoie, Sylvie Gabriel et leur fils Jérémy se sont retrouvés dans la même salle que Mike Ward, mercredi.

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Le «petit Jérémy» prétend avoir vécu «l’enfer» parce que l’humoriste Mike Ward s’est moqué de lui et de son handicap, au point d’avoir songé au suicide à l’âge de 15 ans.

Le jeune qui s’est fait connaître en chantant devant le pape à Rome s’est vidé le cœur, mercredi, au palais de justice de Montréal, devant le populaire humoriste qui l’appelait «le petit tabarnak» dans ses spectacles.

Par l’entremise de la Commission des droits de la personne, le premier réclame 80 000 $ au second, en dédommagement pour diffamation et discrimination fondée sur le handicap.

Blessé et dégoûté

Maintenant âgé de 18 ans, le demandeur affirme avoir été «dégoûté» par des sketches qui ont circulé sur internet depuis 2010, où le «stand-up comic» à l’humour corrosif en fait l’une de ses têtes de Turc.

«J’ai été très blessé qu’il dénigre mon handicap, qu’il détruise ma réputation et qu’il nuise à ma carrière. Je n’avais pas la maturité pour être fort face à cela. Ç’a été terrible.»

Plusieurs de ses camarades de classe, à Québec, avaient appris les blagues par cœur et les récitaient à répétition devant lui à l’école.

Il a témoigné devant le juge Scott Hughes qu’il «ne voulait plus chanter, ni même exister», croyant que sa vie «ne valait pas grand-chose».

«Pendant deux ans, ç’a été l’enfer, a-t-il témoigné avec une boule dans la gorge. Un soir, en 2012, j’avais décidé que je me pendrais dans ma garde-robe avec une de mes cravates. Heureusement, je ne l’ai pas fait.»

Silencieux mercredi, l’humoriste Mike Ward témoignera pour sa défense en février 2016.
Photo Chantal Poirier
Silencieux mercredi, l’humoriste Mike Ward témoignera pour sa défense en février 2016.

Parodies de son fils au boulot

Steeve Lavoie a témoigné qu’au travail, il a dû «remettre quelques collègues à leur place» parce qu’ils faisaient des imitations de Jérémy comme dans les numéros de M. Ward, sans savoir qu’il s’agissait de son fils.

Il a éclaté en sanglots quand la procureure de la Commission a demandé si lui et sa femme s’étaient acheté «un chalet dans le nord et un char sport», en paraphrasant un extrait de sketch où l’humoriste dit qu’ils faisaient de l’argent «sur le dos de leur enfant».

«Non, a-t-il répondu. Je trouve ça cruel. On a failli le perdre à sa naissance et on a tout fait pour qu’il ait une vie normale.»

Ward devra patienter

D’un calme olympien, Mike Ward a tout encaissé sans rien dire au tribunal, mercredi. Il témoignera pour sa défense, a annoncé son avocat, Me Julius Grey. Mais il devra attendre en février prochain, à la reprise de l’audition de cette cause.

«J’aurai bien des choses à dire à ce moment-là, mais je pense qu’aujourd’hui, c’est une journée plate pour tout le monde. Il n’y a personne qui veut vraiment être ici», a-t-il commenté devant les journalistes.

12 minutes de sketch mettent à l’épreuve le décorum

Julius Grey, Avocat.
Photo CHANTAL POIRIER
Julius Grey, Avocat.

Rarement aura-t-on entendu autant de jurons, de vulgarités et de rires au palais de justice de Montréal que pendant la diffusion d’un extrait de 12 minutes du spectacle de Mike Ward, mercredi.

La partie demanderesse a fait jouer l’intégralité d’un monologue de l’irrévérencieux humoriste intitulé Les Intouchables, tiré de son spectacle Mike Ward s’eXpose, en 2012.

L’artiste y écorche plusieurs «vedettes dont on n’a pas le droit de rire au Québec», dit-il. Au plus grand plaisir de son public.

Sourires, malaises et lapsus

Ward se bidonne sur la physionomie du chanteur Gregory Charles, de l’animateur Jacques Languirand ou des humoristes Laurent Paquin et Louis-José Houde.

Il se paye la tête de Guy A. Lepage, qu’il a vu amener au resto «son petit couteau en argent et sa petite roche pour l’aiguiser», avant d’attaquer un steak.

Ward s’inclut même dans les cibles, en se traitant de «gros tas de marde en forme de poire».

La trame sonore jure avec le décorum habituel des salles de cour. Assis face à face, le demandeur et l’humoriste restent impassibles. Me Julius Grey, l’avocat de Ward, affiche quelques sourires. Quelques curieux ont le rire plus facile.

Et après quelques blagues sur Céline Dion, on entend Ward enchaîner en parlant du «petit Jérémy». Malaise.

La procureure de la Commission, Me Marie Dominique, commettra même un lapsus en appelant l’humoriste «Mike Trash», en référence à l’humour poubelle du défendeur.

Une cause unique

«La comédie peut parfois choquer et mon client se moque des vaches sacrées de notre société», a argué Me Grey, qui entend défendre le droit à la libre expression de l’artiste.

La cause opposant Jérémy Gabriel à Mike Ward se distingue aussi des autres poursuites au civil pour une autre raison.

Les circonstances de ce litige n’ont aucun précédent dans la jurisprudence canadienne, ont déclaré les procureurs des deux parties au juge Scott Hughes.

Ce qu’ils ont dit

« J’ai le syndrome Treacher Collins, qui entraîne des difformités à mon visage et mes oreilles, une surdité sévère et un déficit de mon système immunitaire. J’ai subi 23 chirurgies sous anesthésie générale dans ma vie. »

« J’ai toujours voulu accepter la personne que j’étais, malgré ma différence, et réaliser mes rêves. Et là, on me disait que ma vie ne valait pas grand-chose et que si je mourais, ce ne serait pas grave. »

« Je veux continuer ma carrière de chant et atteindre un niveau de popularité internationale. Mais avec tout ce que M. Ward a dit sur moi, je ne suis plus en demande. Personne ne veut s’associer à moi. » - Jérémy Gabriel

« Il me disait en pleurant: «Regarde ma face, je suis un vrai monstre, y a jamais personne qui va m’aimer dans la vie.» Ça me faisait beaucoup de peine. » - Sa prof de chant, Nathalie Bourget

« Je trouvais ça intolérable. Ça l’affectait. En studio, il a fallu reprendre plusieurs enregistrements. » - Jean Perruno, producteur de disque

« Le plus horrible, c’est quand il dit qu’il a essayé de noyer mon fils. Ça vient me chercher... »

« Ce qu’il appelle son “subwoofer”, c’est ce qui permet à Jérémy d’entendre et de s’exprimer. »

«Je ne pouvais pas enlever ça de sur internet. C’est parti comme une vague. » - Steeve Lavoie, père adoptif de Jérémy

Extraits de son spectacle

« À part Céline Dion, y en a juste un autre enfant qui a chanté pour le pape. Vous vous rappelez du petit Jérémy? T’sais, le jeune avec un “subwoofer” sur la tête? »

«Depuis qu’il est petit, son rêve c’était de fausser devant le pape. Fais que laisse-le vivre son rêve [...], y est mourant. »

« Cinq ans plus tard, y est pas encore mort! Il meurt pas, le petit tabarnak! Moi, je le défendais comme un cave et lui, y meurt pas. Moi, je te défends, toi, tu crèves, câlisse! »

« Y est pas tuable. Je l’ai vu aux glissades d’eau à Bromont, l’été passé. J’ai essayé de le noyer. Pas capable! »

«J’ai été voir sur internet pour voir c’est quoi sa maladie. Sais-tu c’est quoi? Y est lette, osti! »

 

 

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