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Les nouvelles grosses madames de chez Eaton

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Les «grosses madames anglaises de chez Eaton» font partie de la mémoire du peuple québécois. On les connaît. Elles se faisaient un devoir de ne pas parler français aux Canadiens français qui mettaient un pied dans le grand magasin du centre-ville. Avec leur morgue rhodésienne, elles les traitaient comme des indigènes sans intérêt appartenant à une frange inférieure de l’espèce humaine. Puis, la Révolution tranquille est arrivée, les francophones se sont affirmés, la loi 101 a été promulguée, au point d’entrer dans les mœurs. Nous aurions accompli d’immenses progrès. Et les grosses madames anglaises de chez Eaton seraient disparues avec l'époque qu'elles représentaient de manière caricaturale. Les francophones seraient désormais respectés. Fin de l’histoire. Chacun s'aime dans la métropole harmonieuse. Ça va bien.

Sauf que les choses sont plus compliquées que ce récit merveilleux qui fait l'affaire de ceux qui redoutent une renaissance de la question linguistique. Officiellement, les choses vont bien. Dans les faits, il suffit d’entrer dans un commerce sur la rue Sainte-Catherine pour savoir que le français n’est en rien une langue dominante, à laquelle chacun devrait naturellement se plier. La scène se passe à Montréal, au centre-ville. J’entre dans un commerce. Comme d'habitude, on me dit bonjour-hi. Je réponds bonjour. Il poursuit en anglais, je m'entête en français. Et encore une fois en anglais, et encore une fois, je réponds en français. Le vendeur a fini par comprendre qu'il y avait un problème. Dans sa tête, j’étais probablement un de ces francophones dont on parle de temps en temps dans les journaux en leur collant l’étiquette d’ayatollah de la langue.

Il ne semblait pas hostile, peut-être un peu méprisant, mais surtout étonné qu'un client s'entête à ce point à fonctionner en français. Il avait la douce condescendance de l’homme supérieur qui voit un taré consanguin venu de la province profonde et égaré dans la grande ville. Monsieur était cool. Je l’imagine très bien ne pas comprendre du tout pourquoi on ne passerait pas d’une langue à l’autre, souvent dans la même phrase. Pourquoi faudrait-il en faire un plat? En un mot, la grosse madame anglaise de chez Eaton s’est fait remplacer par le petit branché mondialisé et postmoderne. Les deux regardent de haut les revendications élémentaires des Québécois francophones, la première au nom de la supériorité du colonisateur sur le colonisé, le second au nom de la supériorité du métissage mondialisé incarné par le Montréalais franglisant sur l’enracinement et l’appartenance au Québec.

La scène évoquée plus haut, elle arrive des milliers de fois par jour à Montréal. La langue, désormais, n’est plus qu’un instrument de communication. Elle est arrachée à l’histoire et détachée du politique. Et une prophétie inclusive plane sur nous: à terme, les langues devront se métisser. Le franglais montréalais serait un bel exemple de cette interpénétration des cultures. Le nationalisme linguistique des Québécois devient radicalement incompréhensible. On y voit la trace d’un monde révolu, peut-être même d'une grande noirceur identitaire. Pour l'instant, on accorde un accommodement raisonnable aux Québécois francophones: on leur offre un franglais approximatif pour leur faire croire qu'ils ne sont pas totalement disqualifiés socialement dans leur métropole. Un jour, on ne s'encombrera même plus de cela.

On explique tout cela par la mondialisation. Elle a le dos large. On peut certainement lui reprocher de pousser à la dissolution des cultures. Mais fondamentalement, la cause de notre régression me semble plus prosaïque. Nous payons le prix de l’échec de la souveraineté. Elle devait faire du Québec un pays français. Condamné à rester dans le Canada, il deviendra inévitablement une province bilingue où l'anglais sera la langue de prestige. L’esprit de la loi 101 s’efface, celui de la loi canadienne sur les langues officielles s’impose, et l’idéologie du bilinguisme obligatoire transforme non seulement la vie politique et économique mais les mœurs et les repères identitaires fondamentaux. Les Québécois francophones eux-mêmes ne voient plus pourquoi ils devraient se formaliser de cette mutation linguistique. La prépondérance de la langue française est devenue inimaginable.

Le jour où nous avons accepté comme un signe de courtoisie la diffusion généralisée du bonjour-hi, nous avons capitulé mentalement. Il s’agissait pourtant d’un signal clair: à chacun de choisir la langue dans laquelle on le servira, le français n’est plus qu’un choix sur deux. On prend au Québec pour de l'admirable modération l’acceptation résignée de l’inacceptable et du déshonneur. On en trouve même pour s'en enthousiasmer.  On s’enorgueillit de ne pas faire de bruit lorsqu’on s’essuie les pieds sur nous. Rien n’est grave, rien ne le sera jamais. Et de la grosse bonne femme de chez Eaton au petit branché qui franglise et ne comprend tout simplement pas pourquoi on se croit en droit de se faire servir en français dans notre métropole, on continue à nous faire comprendre que nous ne sommes pas maîtres chez nous. Nous refusons aujourd'hui d'y voir une humiliation quotidienne. Il suffirait pourtant d'ouvrir les yeux pour l'admettre.