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Souris, tu m’inquiètes

Le monde selon Garp<br />
John Irving
Photo courtoisie Le monde selon Garp
John Irving

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Salut, fils. Excuse-moi de passer par Le Journal pour te parler. Je sais que ça te gêne. Mais de toute manière il y a peu de chances que tu lises ceci. Comme la plupart des gens de 16 ans, tu ne lis pas les journaux.

Comme la plupart des gens de 16 ans, tu ne lis pas beaucoup, point. Des textes, je veux dire. Des livres.

Ça me fait tout drôle, parce qu’il n’y a pas si longtemps, tu étais un grand lecteur. Tiens, pas plus tard que l’hiver dernier, dans cette petite cabane de République dominicaine où nous avons passé les Fêtes, je me souviens de toi plongé dans la lecture du Monde selon Garp, de John Irving, à deux heures du matin, et de ton cri dans la nuit: «Ah Non! Garp y MEURT??!!!!».

Ça t’avait ému, ce livre. Faut dire qu’il n’y avait pas d’internet, là-bas. Seulement la mer et les montagnes.

Ici, il y a internet. Et toi, avec tes nouveaux 16 ans, tu fais partie de cette première génération qui n’a pas connu le monde sans internet. Tu passes des soirées à surfer, à jouer à des jeux, connectés à tes amis, dans une sorte de communauté qui est inédite dans l’histoire de l’humanité.

Tu es très curieux, tu connais déjà un tas de choses. Tu t’informes, tu furètes, tu cliques et tu apprends dans une splendide absence de hiérarchie, mais force est de constater que tu lis de moins en moins de livres à part ceux, obligatoires, que ton école met au programme.

Mais la lecture, vois-tu, si on ne la pratique pas régulièrement, on en perd l’habitude. Selon toutes les études, la moitié de la population du Québec est analphabète fonctionnelle. Or, ici, l’école est obligatoire jusqu’à 16 ans. C’est donc que les analphabètes ont déjà lu... Mais ils en ont perdu l’habitude et, avec les années, ils en perdu le pouvoir...

Selon d’autres études, le marché du livre (au Québec et ailleurs) diminue lentement, mais inexorablement. Les gens perdent l’habitude.

Apprendre à aimer

Je ne te reproche rien, mon fils. Tu es à cet âge où les Amos d’Aragon ne sont plus pour toi, et t’es un peu tanné d’attendre le prochain tome du Trône de fer.

Mais tu sais, cette espèce de vertige qui t’a saisi quand Garp est mort, assassiné par une jeune femme qui s’était coupé la langue? Tu sais, cette émotion qui t’a amené au bord des larmes, avec ton cœur qui devenait si gros qu’il te semblait comprendre soudain un des grands mystères de la vie?

Ben cette émotion-là, c’est l’empathie. Et elle se retrouve dans les livres, dans les romans. Dans les bonnes histoires. L’empathie n’est pas beaucoup sur Facebook, à part pour les chats.

Sur le net, on apprend, on apprend à s’indigner, de tout et de rien. À raison ou à tort. Dans les livres, on apprend à aimer.

Voilà, c’est ça ce que je voulais te dire.

Je voulais te dire de ne pas oublier d’aimer.