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À l’unisson contre le Québec

Les PDG de grandes entreprises de l’industrie du logiciel libre sonnent l’alarme

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«Terrible», «désastreuse» et «incroyable»: voilà comment les dirigeants d’importantes entreprises de logiciels libres dans le monde perçoivent la gestion du gouvernement québécois en informatique.

Les logiciels libres s’implantent dans les grandes banques, les gouvernements et même à la Maison-Blanche. L’utilisation du logiciel libre au ministère de la Sécurité intérieure, en France, a engendré des économies annuelles de 75 millions de dollars.

Mais le Québec passe à côté de plusieurs économies d’échelle, alors que l’industrie du logiciel libre n’est pratiquement jamais capable de se qualifier pour un appel d’offres.

Notre Bureau d’enquête a rencontré trois importants dirigeants de l’industrie. Cet enjeu sera largement discuté mardi, à l’occasion du Salon du logiciel libre du Québec, à Montréal.

Qu’est-ce qu’un logiciel libre ?

Logiciel dont l’utilisation et la modification sont permises librement. Souvent gratuit ou moins coûteux, un logiciel libre est l’antonyme du logiciel propriétaire, qui empêche les utilisateurs de le transformer. Firefox, OpenOffice et VLC sont trois exemples connus de logiciels libres. Bien que le coût des logiciels libres soit nul ou minime, les coûts de l’adaptation aux changements pour les utilisateurs, en formation au nouvel outil, peuvent être plus élevés.

Tom Erickson, PDG, Acquia

L’entreprise américaine fait affaire dans 20 pays et a été nommée parmi les entreprises spécialisées en informatique qui ont connu la progression la plus rapide. Les villes de Boston, New York et Los Angeles, ainsi que plusieurs ministères américains et le gouvernement australien ont implanté sa technologie.

M. Erickson a réussi à percer des marchés partout dans le monde, mais, au Québec, «c’est quasi impossible de rentrer», nous a-t-il raconté en entrevue.

«Le processus d’appel d’offres au Québec n’a pas évolué pour tenir compte des nouvelles technologies et des nouvelles façons d’acheter. On achète encore un logiciel comme on l’achetait il y a 10 ans. Les appels d’offres sont écrits de la même façon», explique-t-il. «C’est incroyable [...], Québec est à contre-courant.»

«Quand on lit un appel d’offres, on n’est pas en mesure de répondre [...], les jeux sont déjà faits», regrette-t-il. «C’est évident, pour moi, que Québec n’est pas un gouvernement qui est prêt à faire les choses que je vois ailleurs, où on s’intéresse aux nouvelles technologies et aux innovations», poursuit-il.

«La frustration est réelle. La réalité, quand on regarde ce qui se fait à l’extérieur du Québec, on voit que les choses fonctionnent mieux», lance M. Erickson, qui espère que la situation changera.

Mais, pour l’instant, à son sens, «le logiciel libre n’est pas invité à la table des grands au Québec».

Cyrille Béraud, président, Savoir-faire Linux

Il a fondé son entreprise, basée à Montréal, il y a 15 ans. Président de la Fédération québécoise des communautés du libre, M. Béraud est l’une des plus importantes voix du logiciel libre depuis des années au Québec.

Savoir-faire Linux dessert notamment les Forces canadiennes, les Caisses Desjardins et l’Organisation internationale de la Francophonie.

Cyrille Béraud, président de Savoir-faire linux
courtoisie
Cyrille Béraud, président de Savoir-faire linux

Son président dénonce l’absence du logiciel libre dans l’informatique gouvernementale depuis plusieurs années. Il faisait partie du comité de travail de Martin Coiteux pour sa réforme en informatique, mais il a claqué la porte, déplorant le manque de volonté pour le libre.

«De grandes organisations nous font confiance. Mais, au Québec, on est dénigré. Ce n’est pas évident de créer des emplois quand on se bat contre notre propre gouvernement», peste-t-il.

Selon lui, le modèle actuel fait en sorte que le Québec aide les grandes entreprises et nuit aux plus petites.

«Regardez ce qui se fait aux États-Unis avec le gouvernement ouvert. Ici, c’est tellement archaïque, c’est fatigant. Mais c’est la vérité.»

Alexandre Zapolsky, PDG, Linagora

Il a fondé son entreprise il y a 15 ans en France. Présidant la Fédération nationale de l’industrie du logiciel libre, il est aussi membre d’un groupe de travail sur le numérique présidé par le premier ministre français, Manuel Valls.

Si Linagora fait des affaires partout dans le monde, au Québec, c’est plutôt difficile. M. Zapolsky croit qu’il n’y a jamais eu d’appel d’offres que son entreprise aurait eu des chances de remporter au Centre des services partagés.

Alexandre Zapolsky, PDG Linagora
Photo Courtoisie
Alexandre Zapolsky, PDG Linagora

«Le Québec, c’est l’un des endroits dans le monde où il y a le plus de gâchis et de dépenses inutiles dans l’informatique publique [...].  C’est terrible, ce qui se passe», déplore-t-il.

«Les Québécois ne sont pas plus idiots que les Français ou que les Américains, dit-il. Nous, les Français, on se surévalue, mais, vous, les Québécois, vous vous sous-évaluez!» Selon lui, toutefois, il est «urgent que le Québec s’interroge», explique-t-il.

«Un des grands problèmes que vous avez au Québec, c’est que vous choisissez toujours l’entreprise la moins chère. Mais la moins chère, ce n’est pas toujours la bonne», explique-t-il, disant retrouver ce modèle «seulement dans des pays en voie de développement».

La France, qui se classe mieux que le Canada dans sa gestion informatique, selon les statistiques de l’ONU, consacre plus de 20 % de ses budgets en informatique aux logiciels libres. Au Québec, les investissements sont minimes et le libre est utilisé uniquement à des fins «cosmétiques», selon M. Zapolsky.

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