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Aubut : ce qu’il fallait démontrer

Aubut : ce qu’il fallait démontrer
Journal de Québec

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Je chronique sur Québec; je blogue sur les enjeux de condition féminine; j’ai parlé des aventures du tumultueux Marcel dans les pages du Journal.

Semble-t-il donc que je devais faire un billet sur les événements récents concernant l’ancien président du Comité olympique canadien.

J’ai eu besoin de quelques jours. D’abord pour ne pas faire de redites. Également pour éviter de faire une sortie maladroite. Je pense notamment au texte d’une tragique balourdise de Réjean Tremblay et à l’intervention, qui pourrait passer pour pittoresque si elle n’était pas si triste, du Doc Mailloux. J’ai aussi vu un chroniqueur pourtant bien intentionné (je ne trouve plus le lien, aidez-moi si ça vous sonne une cloche) mentionner que certaines femmes étaient « assez fortes » pour ignorer ou pour répondre à des assauts comme ceux reprochés à Marcel Aubut.

Chaque fois que point dans l’actualité un enjeu qui nous interpelle sur l’égalité entre les femmes et les hommes, l’absurdité de la vie nous fournira immanquablement des dizaines de preuves que celle-ci est loin d’être atteinte. Dans des interventions arguant que le féminisme est dépassé, souvent. Un « je suis pas raciste, mais » appliqué aux relations hommes-femmes.

Bref, comme un gros CQFD : c’est notre manière de réagir à un problème touchant presque exclusivement les femmes qui montrera à quel point, nous autres gars, nous sommes attachés à nos privilèges. Ce n’est jamais plus frappant que lorsqu’il est question de consentement sexuel ou de harcèlement.

Reconnaissant par avance que je ne suis pas à l’abri de commettre des niaiseries moi-même, c’est donc ce que je me propose de faire : une recension – évidemment non exhaustive – de ces réactions typiques venant démontrer que le machisme et le patriarcat se portent toujours admirablement bien sous nos latitudes.

« Elle a sûrement couru après. »

Un grand classique aperçu dans la stupéfiante tentative de Réjean Tremblay visant à discréditer l’une des femmes s’étant plainte des comportements de Marcel Aubut. Référant sans trop de contexte à certains courriels, on cherche à nous démontrer que la victime d’une agression aurait causé son propre malheur ou même qu’elle y aurait pris plaisir dans le fond.

C’est marrant, parce que les infractions à caractère sexuel seraient les seules dont c’est l’offensée qui devrait se sentir responsable. Pas besoin de preuves, non plus, suffit d’entretenir un doute sur la probité de la personne qui se plaint. Nos amis anglo-saxons appellent ça du « slut-shaming ».

« Pourquoi elle a pas porté plainte avant? »

Beaucoup à cause du paragraphe précédent. Une plainte pour un cas de harcèlement sexuel ou d’agression devient immanquablement le procès de la victime. À preuve : juste avec la question que tu poses, mon ami, c’est déjà ce que tu es en train de faire.

Les femmes le savent, les gars aussi : dans ces affaires, c’est presque toujours une parole contre une autre. De là, comment reprocher à une serveuse de restaurant ou à une journaliste d’avoir eu le sentiment que sa dénonciation ne ferait pas le poids devant la réputation et l’influence d’un Marcel Aubut? Pourquoi se soumettre aux questions quant à son propre comportement dans un combat qui semble perdu d’avance?

« Elle avait rien qu’à aller à la police ou se plaindre à son patron. »

Encore là, non. Beaucoup à cause de ce qui précède. Parce que raconter la situation où on s’est sentie « comme d’la marde » à différents publics dubitatifs et majoritairement masculins, ce n’est pas très chouette. Parce qu’on a peur de ne pas être crue ou, pire encore, de se faire répondre qu’on s’en fait avec un rien.

Aussi, parce qu’il faut bien le dire, les gestes lourdauds qui n’ont pas leur place ne sont pas tous criminels. Le droit pénal évolue lentement et le droit du travail est parfois plus approprié pour en sanctionner certains. Surtout, ce que les victimes veulent, ce n’est pas de foutre tout le monde en taule, de judiciariser à tout va. Parce que le processus est laborieux, certes. Parce que dans certains cas, le principal objectif, c’est que le comportement cesse. Parce que le malaise ou la douleur de la personne qui a subi ces gestes agressants ne réclament pas nécessairement une vengeance ou une punition. En 2015, juste se faire dire « tu as raison de t’être sentie comme ça, on n’a pas d’affaire à endurer ça », c’est encore énorme, dans certains milieux.

Bref, on ne veut pas mettre en prison tous les gens qui font des commentaires sur les fesses des autres ou qui donnent des becs mouillés. On aimerait ça qu’ils comprennent que c’est épais puis qu’ils arrêtent, par exemple.

« Pourquoi les gars autour s’en sont pas mêlés? »

Il y a quelque chose de vrai là-dedans, on ne doit pas, homme ou femme, tolérer les gestes inacceptables dont on est témoin. Il y a aussi quelque chose d’invraisemblable dans cette idée qu’au XXIe siècle les femmes auraient encore besoin de l’intervention d’un homme pour se sentir en sécurité.

Messieurs, quand vous venez en aide à une dame, vous le faites avec ou sans massue?

Dans son témoignage, ma collègue Karine Gagnon raconte que Régis Labeaume s’est déjà interposé poliment pour ramener Aubut à l’ordre, intervention qu’elle a appréciée. Je ne connais pas les détails, mais le maire semble avoir agi en toute gentilhommerie. Plus loin, dans les commentaires, un lecteur se demande toutefois pourquoi Labeaume n’a pas lui-même dénoncé ces comportements publiquement.

Pardonnez-moi, mais je voudrais bien voir un homme se saisir lui-même du récit d’une personne victime d’agression pour faire son « show-off », comme on dit en Amérie. Franchement! Les expériences vécues par ces femmes leur appartiennent. Nul n’a le droit de décider de les projeter de force dans le processus de dénonciation décrit plus haut. On vous a perdu où au cours de la définition de consentement? Ce qu’elles réclament, ce n’est pas des cowboys pour confirmer leur statut de « damzelle in distress ». C’est qu’on arrête de les écœurer et qu’on les appuie quand elles dénoncent.

« Les femmes fortes se plaignent pas, elles se défendent. »

Lui, c’est mon préféré, parce que c’est le plus insidieux. Quand je fais des billets proféministes, j’en ai toujours des commentaires comme celui-là. « Les vraies femmes ne sont pas féministes, elles se relèvent les manches pour faire leur place. Prenez ma mère... »

C’est vraiment parfait, parce que ça résume toute la pertinence des luttes féministes en une seule phrase.

Ainsi, le fardeau d’évoluer ne serait pas celui de la collectivité. Ce serait plutôt celui des femmes que de traverser toutes les conneries qu’on rajoute sur leur chemin, autant d’obstacles que les hommes n’ont pas à affronter.

Chers messieurs, notre droit inaliénable de traiter les femmes de prime abord comme des morceaux de viande serait donc intact! C’est à elles de placer leurs limites après tout. Sinon, se poser des questions sur nos manières de faire et évoluer, c’est tellement fatigant, tsé...

« Ben là, c’est rendu qu’on pourra pu rien dire! »

Relativement au dernier paragraphe, dans sa chronique, Réjean Tremblay développe sur cette difficile épreuve qu’auront à traverser les hommes, d’apprendre à modérer leurs paroles, de faire attention à ce qu’ils font, et tout. Bref, de cesser de foncer comme un bœuf en rut sur tous les postérieurs du pâturage.

Pauvre Réjean... Se remettre de la Révolution tranquille, c’est pas reposant...

Là-dessus, vous me permettrez, je ne veux pas exclure personne, mais j’aimerais ça qu’on se jase entre gars...

Les boys, comment dire... Tsé... Si, quand vous vous adressez à une femme, la seule chose qui vous vient en tête, c’est de parler de ses seins, de son linge ou de chercher un moyen de rentrer dans ses culottes, je voudrais pas vous dire que vous êtes un cas désespéré, mais tsé... Si à vos yeux, en terme de conversation, tout ce qui sort de la séduction et de la blague en dessous de la ceinture se résume à « rien », consultez en hémodynamie : il n’y a pas assez de sang qui se rend à votre cerveau.

Je ne sais pas trop... Abonnez-vous à un journal? Écoutez des séries télé? Ça meuble bien les discussions dans la salle à dîner...

Ou, disons... Dans un contexte professionnel, vous pourriez parler... de job, tiens! Ah oui, c’est ça, j’ai trouvé, c’est ça la solution pour vous : considérer les femmes comme des collègues à part entière, dont vous voulez solliciter l’opinion et susciter la collaboration, ce serait bon, non? Ça vous sera même utile dans votre travail!

Bref, traitez vos consœurs comme des gens qui ont d’autres aspirations dans la vie que de vous aider à assouvir vos besoins primaires, comme vous le faites avec vos confrères. (Encore que si ce sont ces derniers qui vous allument, c’est votre business, hein... Mais le conseil vaut quand même!)

En conclusion, un coming out

Vous savez, en ces matières, personne n’est parfait. Je peux bien faire la morale, mais des comportements déplacés, j’en ai probablement déjà eu et j’en aurai peut-être encore.

En fait, non. Je le sais, j’en ai eu. Pas des trucs criminels. Pas des choses qui auraient mérité des plaintes en harcèlement. Mais tous ces petits gestes ou ces petites phrases auxquels nous autres gars nous considérons autorisés par la naissance. Un commentaire qui place sur la sellette. Une insistance exagérée. Une réaction excessive ou blessante à un refus. Je dois sans doute m’améliorer encore.

Comment on corrige ça? Bien, en écoutant. En n’utilisant pas sa fonction pour obtenir un oui. En prenant un non pour ce qu’il est. En ne plaidant pas que le malaise fut involontairement créé ou qu’il s’explique par la susceptibilité de l’interlocutrice. Admettre que nos propres agissements ne relèvent que de notre propre responsabilité.

(Au demeurant, je retire beaucoup plus de satisfaction de mes relations avec les femmes depuis que j’ai compris ça.)

Entendre. Reconnaître. Changer.

Ce n’est pas toujours facile, mais si on est passé d’une époque où on envoyait une victime d’agression au couvent à une autre où on dénonce davantage, ça ne veut pas dire qu’il ne reste pas un gros bout à faire.

Les événements des derniers jours, s’il le fallait encore, ont permis de le démontrer : même si les hommes sont plus conscientisés, ça demeure un fardeau qui repose sur les épaules des femmes et c’est ça qui doit changer.