/opinion/blogs/columnists
Navigation

Ces votes qui ne comptent pas

Voting hand
photo Courtoisie

Coup d'oeil sur cet article

Hier, c’était jour de vote. Il est toujours bon de rappeler à quel point les vices de notre système électoral faussent profondément le résultat du vote. Bien sûr, n’importe qui peut faire le simple constat suivant : en tenant compte de l’abstention, les libéraux de M. Trudeau n’ont été choisi que par 27 % des gens qui sont des électeurs et électrices inscrit-es au Canada. Ils ont une confortable majorité à la Chambre de communes et, en conséquence, ils disposent des pleins pouvoirs à Ottawa et pourront prendre une série de décisions par décret et adopter plusieurs lois grâce à leur majorité.

 

Ça, c’est le constat de base. Déjà terrible. On pourrait le nuancer en disant qu’élire un-e député-e d’opposition n’est pas rien : la Chambre des communes permet à l’opposition d’agir, même devant un gouvernement majoritaire. Ne nous lançons pas ici dans la discussion sur la force et la pertinence des partis d’opposition dans le régime parlementaire canadien et reconnaissons pour le bien de ce texte que l’opposition est importante. Est-ce que ça va bien quand même? Vérifions par deux méthodes : celle qu’on voit souvent et celle qui me semble la plus représentative des problèmes de notre système électoral. On se concentra sur les résultats du Québec, simplement parce que j’ai tenté de faire vite et que ma deuxième méthode demandait un peu d’entrée de données.

 

Le rapport votes / élu-es

Généralement quand on veut montrer à quel point le système électoral ne tient pas compte de tous les votes, on montre les données présentées au Tableau 1.

 

Tableau 1 : Rapport entre les appuis nationaux et nombre d’élu-es fédéraux, par parti, Québec, 2015

 

 

Votes

Élu-es (en %)

Élus (en nombre)

Différence entre votes et élus

Élu-es si proportionnelle

Bloc

19,3 %

12,8 %

10

-6,5%

15

Conservateur

16,7 %

15,4 %

12

-1,3%

13

Libéral

35,7 %

51,3 %

40

+15,6%

28

NPD

25,4 %

20,5 %

16

-4,9%

20

Autres

2,8 %

0 %

0

-2,8%

2

Sources : Élections Canada, calculs de l’auteur

 

Donc, pour le Québec, il y a une divergence de 15 % qui a favorisé les libéraux. Cela signifie que les libéraux ont 12 député-es de plus qu’ils ne devraient avoir au Québec en fonction de leur appui populaire. Douze député-es, c’est énorme. La majorité des libéraux à l’échelle canadienne tient à 14 député-s.

 

Cette comparaison est intéressante, mais elle ne nous permet pas de mesurer quelle part de la population a eu un effet sur la composition de la Chambre des communes. Pour réaliser cette évaluation, il nous faut être un peu plus précis.

 

Le rapport votes gagnants / votes perdants

Dans notre système électoral, les seules personnes qui ont un impact direct sur la composition du parlement sont ceux et celles qui ont voté pour une candidature gagnante. Le vote de tous les autres électeurs et électrices n’a aucun impact direct. Une fois le vote terminé, l’opinion politique de ces gens n’est plus du tout tenu en compte par le système parlementaire : ils n’ont aucun député pour représenter leur point de vue.

 

Des esprits fins diront que les gens dont le candidat ou la candidate retenue n’a pas été élu-e ont néanmoins un impact indirect, car ils divisent le vote d’autres candidat-es et permettent à l’élu-e de remporter la victoire. Cependant, cet impact est complexe à mesurer d’un point de vue individuel, comme le soulignait Stéphane Laporte. Donc si l’impact existe, il est très difficile de soutenir que des gens en font usage ou alors qu’ils savent ce qu’ils font lorsqu’ils en font usage.

 

Le tableau 2 montre quelle part des gens qui ont voté aux élections fédérales au Québec verront leur vote se concrétiser à la Chambre des communes.

 

Tableau 2 : Rapport entre les votes ayant une conséquence directe sur la composition de la Chambre des communes et le total des votes, par parti, Québec, 2015

 

Libéral

NPD

PCC

Bloc

Autres partis

Total

Total de votes qui ont fait élire un-e député-e

966 977

300 592

280 639

190 117

0

1 738 325

Total de votes au Québec

1 512 676

1 073 212

708 225

818 652

120 928

4 233 693

Part des votes qui ont un effet

63,92 %

28,01 %

39,63 %

23,22 %

0 %

41,06 %

Sources : Élections Canada, calculs de l’auteur

 

Donc, au Québec, 58,9 % des gens qui ont voté n’ont eu aucun effet sur la composition de la Chambre des communes. Bien sûr, le résultat est inégal en fonction des partis : 63,9 % des électeurs et électrices du Parti libéral ont vu leur vote se concrétiser contrairement aux bloquistes qui sont à 23,2 % et aux gens qui ont appuyé le Parti vert qui ne verront, au Québec, aucune conséquence parlementaire à leur vote.

 

Si on considère que l’abstention est l’effet du peu d’intérêt que soulève la politique partisane dans la population (une hypothèse qui se défend, me semble-t-il), on peut ajouter les 2 139 789 personnes qui se sont abstenues à ces 2 495 368 dont le vote n’a pas eu d’effet. Nous avons donc 4 635 157 personnes dont l’opinion politique n’a pas été enregistrée hier soir dans le résultat parlementaire, soit 72,3 % des électeurs et électrices inscrit-es au Québec. Comment arriver à une autre conclusion que ce système électoral est toujours « démocratiquement infect », comme le disait René Lévesque, il y a bientôt 40 ans?