/news/society
Navigation

Plus violentes que jamais

Les adolescentes québécoises se livrent de plus en plus à l’intimidation, estime Jasmin Roy

Avec un documentaire et un nouvel ouvrage intitulé #BITCH, Jasmin Roy, qui a visité plus de 400 écoles dans tout le Québec, s’attaque au fléau de la violence entre les jeunes filles.
Photo Le Journal de Montréal, Pierre-Paul Poulin Avec un documentaire et un nouvel ouvrage intitulé #BITCH, Jasmin Roy, qui a visité plus de 400 écoles dans tout le Québec, s’attaque au fléau de la violence entre les jeunes filles.

Coup d'oeil sur cet article

Elles se traitent de «putes», de «bitchs», de «salopes». Elles se jalousent, lancent des rumeurs, manipulent, intimident. Les adolescentes sont plus violentes que jamais, conclut Jasmin Roy, qui a visité des centaines d’écoles au Québec.

«Le voile n’est pas le principal ennemi de nos filles, lance Jasmin Roy. Ce que je vois dans les écoles, c’est qu’elles se rabaissent entre elles et qu’elles acceptent de se faire traiter de salope par leur chum!»

C’est par ce triste constat que Jasmin Roy en est venu à écrire #BITCH, un ouvrage documenté et truffé de témoignages sur une réalité qui le bouleverse: la violence chez les adolescentes.

Le sujet est encore tabou et l’agresseur difficile à repérer. L’intimidation indirecte est un savant mélange d’agression détournée et de manipulation des pairs, décrit­­-il.

«C’est une violence sociale, indirecte. Du mémérage, de la cyberintimidation, des attaques à la réputation. Ça se passe en groupe, parce que les filles ont besoin de convaincre avant d’attaquer», rapporte l’auteur.

Mots Orduriers ou gentils ?

Depuis 2010, avec sa fondation contre l’intimidation, Jasmin Roy a donné plus de mille conférences et recueilli les confidences de jeunes dans 400 écoles du Québec. Son constat: nos filles sont fragilisées et «amochées», confie-t-il.

«Il est grandement temps que l’on se penche sur le problème. Les filles souffrent plus de détresse psychologique que les garçons; socialement, elles sont plus violentes et elles s’automutilent de plus en plus», résume-t-il.

«Quand je dis “pute”, “salope” ou “bitch­­” à mes amies de filles, ce sont des mots gentils, affectueux...», confie Josyane­­, 13 ans.

Au quotidien, les adolescentes sont difficiles à suivre, leurs règles ne sont jamais­­ claires, confie Jasmin Roy. Elles se traitent de «putes» et de «salopes» autant pour blaguer que pour se blesser.

«Comment font-elles pour démêler tout ça? “Tout est dans le ton”, me disent­-elles!»

Le langage ordurier des filles n’a fait l’objet d’aucune étude, affirme Jasmin Roy. Pourtant, ces mots

cachent une anxiété, un certain désar­roi et une forme d’ennui, pense-t-il.

«Sur les heures de dîner. Mes amies et moi on s’ennuie à mourir... Alors, pour passer le temps, on s’assoit quelques filles ensemble pis on “bitche” les autres...», explique Éliane, 14 ans.

Tous responsables

L’intimidation féminine peut survenir n’importe quand et dans tous les milieux, aisés comme défavorisés. Les filles les plus à risque sont celles qui font partie d’un groupe, mais qui sont peu encadrées par leurs parents, obser­ve l’auteur.

«Je suis tanné d’entendre que c’est la faute aux médias, à l’internet, aux vidéoclips... Nous sommes tous responsables et nous pouvons tous changer les choses», tranche-t-il.

Retour au féminisme

Pour «éveiller les consciences», Jasmin­­ Roy propose d’éduquer les garçons et les filles. Les cours d’éducation à la sexualité peuvent contribuer à développer des relations plus égalitaires, mais il faut aussi revenir aux luttes qu’ont menées les femmes.

«À quand un cours qui intégrerait l’histoire des femmes dans les programmes d’enseignement? J’ai l’impression que les jeunes filles pensent qu’elles n’ont plus besoin du féminisme. La transmission de ce savoir se fait difficilement», déplo­re-t-il.


Des témoignages troublants

«On disait que j’étais une pute, une salope, une bitch. Je ne savais même pas ce que ces mots voulaient dire, mais je me sentais rejetée...»–Élodie, 8 ans

«Les filles sont bipolaires, hystériques. Des fois tu n’as pas le choix de les brasser un peu, de les tenir en laisse, sinon elles deviennent folles. C’est certain que tu ne peux pas frapper une fille comme quand tu te bats avec un gars, mais si tu la secoues, des fois, ça lui rappelle qu’il faut qu’elle t’écoute et qu’elle a dépassé les limites.»–Antoine, 15 ans

«Bien sûr qu’on peut mettre le blâme sur les médias, internet et la société hypersexualisée dans laquelle on vit. Mais c’est un peu facile, à mon avis. On s’acquitte de nos responsabilités en blâmant les autres. Les filles qui fréquen­tent mon école ont besoin d’écoute et d’être plus encadrées. Plusieurs d’entre elles ne parlent jamais avec leurs parents. Ces derniers connaissent très mal leurs filles, c’est assez troublant de le constater lorsqu’on les rencontre, d’ailleurs.»–Julie Sirois, technicienne en éducation spécialisée

«J’étais toujours habillée comme une carte de mode et les garçons me trouvaient à leur goût et voulaient sortir avec moi. J’avais une moyenne de 90 % et plus dans mes cours. Tranquillement, la jalousie a fait son chemin dans des travers sinueux au sein de mes amies. Les filles de l’école ont commencé à faire courir des rumeurs à mon sujet. Elles disaient : “Elle se trouve bonne.” En quelques semaines seulement, j’ai perdu toutes mes amies. Du jour au lendemain, je suis devenue la cible à anéantir. On a détruit ma réputation, mon estime de soi.»–Ariane, 15 ans

«Dans ma gang, il y avait une fille qui s’automutilait, l’année passée. Au début, on trouvait ça dégueulasse, on pensait qu’elle était en train de virer folle. Elle nous a expliqué que lorsqu’elle était triste, ça lui faisait du bien de se couper. Elle a invité les membres du groupe à essayer pour voir à quel point ça pouvait nous faire oublier nos malheurs...»–Annie-Claude, 16 ans

«L’autre jour, ma fille reçoit un texto à la suite d’une dispute avec son copain. Après en avoir fait la lecture, elle s’esclaffe dans la cuisine. Je lui demande ce qui la fait rire autant. Elle me tend son téléphone pour que je regarde le texto que son amoureux lui a envoyé. Il lui avait écrit qu’elle n’était qu’une “ostie” de pute, de salope, parce qu’elle n’avait pas voulu le voir durant la fin de semaine. J’étais sous le choc. Je lui ai dit que c’était terrible, qu’on ne pouvait pas parler comme ça à sa blonde. Elle m’a répondu : “Ben voyons, maman, il est juste fâché, c’est pas grave! Il me parle comme ça tout le temps, mais je sais qu’il me respecte.”»–Pascale, mère de deux adolescentes

Extrait de #BITCH, les filles et la violence

Avec un documentaire et un nouvel ouvrage intitulé #BITCH, Jasmin Roy, qui a visité plus de 400 écoles dans tout le Québec, s’attaque au fléau de la violence entre les jeunes filles.
Photo Agence QMI, Maxime Deland

Quand je donne des conférences dans les écoles et que j’aborde le volet de la violence chez les filles, je demande aux participantes quels sont les mots qu’elles utilisent pour s’intimider. Spontanément, elles répondent: «pute», «salope», «bitch» et «pétas­se». Tout le monde rit, y compris les garçons.

Ensuite, je les questionne sur les termes qu’elles utilisent pour désigner leurs amies. Surprise! Ce sont les mêmes. Encore des rires à profusion. Je prends toujours un moment d’arrêt pour les laisser exprimer leur amusement, qui cache en réalité un certain malaise.

J’enchaîne avec l’histoire de ma grand-mère, Clémence, qui se faisait traiter de pute et de salope par son mari. Celui-ci la battait et n’avait aucun respect pour elle. J’insiste sur le fait que, dans les années 1940, il n’y a même pas un siècle, battre et insulter une femme n’était pas un crime grave, car l’homme était maître en la demeu­re. Ma mère m’a souvent raconté que, dans sa jeunesse, lorsque les policiers débarquaient au domicile familial, ils n’intervenaient pas.

Quand je rappelle cette triste histoi­re, les rires cessent toujours instantanément dans la salle. J’enchaîne ensuite avec la phrase suivante qui secoue mon auditoire à tout coup: «Vos mères et vos grands-mères se sont battues pour ne pas se faire traiter de putes et de salopes, et aujourd’hui, vous utilisez ces mots pour rire. C’est une insulte aux générations de femmes qui ont lutté, souffert et souvent payé très cher pour s’en affranchir.»

À ce moment précis, plus personne, tous sexes confondus, ne semble prendre plaisir à utiliser ces mots. Je leur explique que les vocables «pute», «salope» et «bitch» dévalorisent la femme, même si elles les utilisent sans intention malveillante. Bien souvent, sans le savoir, ils mettent en danger la personne qu’ils désignent ainsi. En

effet, ces termes peuvent être interprétés dans leur sens premier par des témoins malveillants, des prédateurs aux aguets à la recherche de nouvelles victimes.

Les mots sont plus que des mots. Derrière eux se dissimulent des réalités parfois oubliées, de sourdes menaces, des dangers bien réels ou des blessures qui ne cicatriseront jamais.

Les mots «pute», «salope» et «bitch» recouvrent un univers entier de violence qui, si on n’y prend pas garde, peut laisser des victimes sur le terrain.


Des filles mal en point

• Entre 15 % à 20 % des filles s’automutilent au secondaire.

• Seulement 15 % des filles ont un niveau élevé d’estime de soi, contre 24 % des garçons.

• 28 % des filles souffrent de détresse psychologique, deux fois plus que chez les garçons.

• 21 % des filles sont auteures de violence psychologique, contre 13 % des garçons.

• Chez les 12 à 17 ans une fille sur trois dit avoir subi de la violence psychologique dans le cadre d’une relation amoureuse; 20 % ont subi de la violence physique et 11 % ont subi de la violence sexuelle.

Sources: Enquête Institut de la Statistique du Québec 2013 / Dre nancy ùheath, université Mc Gill
 

 

Inspirer les filles avec l’exemple d’Olympe de Gouges

Julie Sirois, technicienne en éducation spécialisée
Photo courtoisie
Julie Sirois, technicienne en éducation spécialisée

«J’étais tannée de régler des chicanes de filles, tannée de leur langage ordurier... J’étais à boutte!» confie Julie Sirois­­.

Technicienne en éducation spécialisée dans une école secondaire depuis 23 ans, Mme Sirois connaît trop bien le climat de plus en plus toxique dans lequel évoluent les adolescentes.

Lasse de la jalousie maladive des filles, des guerres larvées, de la quête malsaine et éperdue de l’attention des garçons, la dame de 46 ans voulait rassembler les adolescentes autour d’un projet positif et mobilisateur.

«Je voulais créer quelque chose qui fait vraiment une différence», explique-t-elle. «Il y a an un et demi, j’ai mis sur pied un programme que j’ai appelé Les Olympe, en mémoire d’Olympe de Gouges, l’une des premières féministes françaises.»

Née à Montauban en 1748, Olympe de Gouges est l’auteure de la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne. Ses propos révolutionnaires pour l’époque sont encore actuels, affirme Julie­­ Sirois.

Se respecter

«Être une Olympe, c’est se respecter, s’aimer telle qu’on est, ne pas se dénigrer, être solidaire, dénoncer toutes les formes de violence, faire de meilleurs choix amoureux...», décrit-elle.

Dans son bureau, Mme Sirois rapporte avoir installé de grands cartons sur lesquels elle a inscrit ce genre de phrases désormais interdites: «Elle couche avec tout l’monde...»

Sur un autre carton, les adolescentes écrivent leurs bons coups: «J’ai réussi à dire non à un garçon...»

Julie Sirois a aussi créé une page Facebook intitulée Les Olympe de Gouges.

«Pour l’instant, nous avons 50 engagements et 330 amis, mais je souhaite que ce mouvement fasse le tour du Québec. Il faut changer les choses. La violence, il faut que ça cesse», dit-elle.

 

Brèves

Vous désirez réagir à ce texte dans nos pages Opinions?

Écrivez-nous une courte lettre de 100 à 250 mots maximum à l'adresse suivante:

Vous pouvez aussi nous écrire en toute confidentialité si vous avez de l'information supplémentaire. Merci.