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La plus belle campagne - Deuxième partie

La plus belle campagne - Deuxième partie
Stevens LeBlanc/JOURNAL DE QUEBE

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Le temps est magnifique en cette première semaine de septembre, plongés que nous sommes dans la canicule. On se reprend pour l’été assez moche. Pendant que le chef achève sa première grande tournée du Québec en Abitibi, l’autocar de campagne se fait discrètement déshabiller et rhabiller dans un garage à Québec. On se prépare pour le lancement officiel de la campagne du Bloc, le 7 septembre, jour de la fête du travail.
Jusque là, nous avons limité les dépenses au maximum. Hormis la campagne d’affichage « Qui prend pays prend parti » et quelques statuts Facebook commandités, aucune dépense de publicité n’a été engagée. Nous n’avons pas encore de « roll up », ces sondages internes continus. La plateforme est bouclée et nous en sommes très fiers. La campagne de pub est prête, slogan et stratégie de placement média inclus.
La semaine précédente, nous avons lancé une offensive pour faire savoir aux Québécois que le Bloc était synonyme de gains pour le Québec. Nous saurons plus tard avec nos sondages internes que cette offensive a parfaitement réussi. Alors qu’au début les Québécois considéraient que le NPD avait obtenu davantage de gains, à la fin le Bloc dominait complètement sur cette question. L’enjeu central cependant, n’était pas celui-là. Sortir Harper, telle était la question.
Radio-Canada continue de nous bouder
Notre problème principal demeure le manque de visibilité médiatique. Tellement de monde nous interpelle en nous disant « Coudonc, faites-vous campagne? On ne vous voit pas! » Ben oui, on fait campagne, mais ça ne paraît juste pas à la télé. On a remarqué que les chefs prennent tous congé le samedi et on décide d’en profiter en faisant campagne ce jour-là, ce qui va obliger les médias à couvrir le seul chef présent. C’est ce qu’on pense.
Le samedi 5 septembre, M. Duceppe fait campagne sur la Rive-Sud de Montréal et bingo! Les caméras de TVA et de la SRC sont là, avec un journaliste. Il accorde une longue entrevue à celui de Radio-Canada sur la question des réfugiés, le sujet de l’heure. Malgré tout, même si on a le seul chef qui fait campagne, on se rend compte que nous sommes complètement absents du Téléjournal, le segment sur les élections fédérales étant consacré aux propos des seconds violons des trois autres partis! Comme si on ne faisait pas campagne...
Un lancement de campagne caniculaire, joyeux et réussi
Le 7 septembre, c’est le grand jour. J’ai loué un appartement situé tout près du Parc Lafontaine, ce qui me permet de me rendre à pied à l’École du Plateau, située en plein cœur dudit Parc. La journée est caniculaire. Habituellement, les lancements se font dans un hôtel quelque part, ce qui est pratique, mais cher. Cette fois-ci, on s’installe dans des classes de l’école, ce qui est finalement tout aussi pratique et bien plus charmant. Nous nous préparons entourés de dessins d’enfants.
Les candidats et leur équipe arrivent des quatre coins du Québec, les partisans commencent à affluer, une file se forme à l’extérieur. L’atmosphère est joyeuse, chaleureuse, souriante. Il n’y a aucune affectation. Tout le monde est content de faire campagne.
L’équipe présente les éléments de communication et de publicité aux candidats, l’organisation, les éléments de contenu (le cahier du candidat qui présente nos positions sur tous les sujets imaginables) et la plateforme électorale, sous forme d’énoncé politique.
Les gens commencent à entrer dans l’amphithéâtre. Je vais voir notre directeur des relations de presse pour m’enquérir de la présence des médias. Je n’ai vu que celui du Devoir. Il me dit que le camion de Radio-Canada est là depuis le matin, mais qu’ils ont oublié d’envoyer une caméra! Il semble que quelqu’un se soit réveillé dans la tour et que la caméra s’en vient...Pour ce qui est de déplacer un journaliste, on demeure dans le noir...Sinon, il y a la Presse canadienne, fidèle au poste.
Avec pas mal moins de moyens que d’habitude, l’équipe technique nous a monté un évènement très réussi, avec beaucoup de rythme, une belle ambiance. La salle est très enthousiaste. M. Duceppe fait son entrée en recevant une ovation monstre des 650 personnes réunies. La campagne de pub est très bien accueillie, de même que le slogan « On a tout à gagner » et les affiches avec cette photo d’une jeune famille tout sourire. Les couleurs sont magnifiques. Le discours du chef, avec ses 77 candidats assemblés derrière lui, fait mouche. Il est très énergique, en pleine forme.
Le chef embarque dans son autocar majestueux, habillé de nos couleurs. On sort de là avec le sourire. Ce lancement joyeux fut une réussite complète.
Sauf que...rien. Rien dans le Téléjournal de Radio-Canada. Même pas notre lancement officiel! Je peux vous dire que ce soir-là en particulier, la SRC a perdu beaucoup, beaucoup « d’amis ». 
Le spectre des sondages et du vote stratégique
Malgré ce lancement réussi, je sais que la tempête va frapper fort et je m’y prépare avec une certaine angoisse. Le samedi, un sondage Léger nous donnait seulement 18 % des intentions de vote contre 46 % pour le NPD. Auprès des francophones, nous étions deuxième à 23 %, 25 points derrière le NPD à 48 %. La veille, le Nanos nous mettait à 15,5 %. Ouf!
Le pire obstacle demeure cependant le vote stratégique, cette idée selon laquelle il faut absolument renoncer à ses convictions pour défaire Harper. En clair, tout ce qui empêche l’élection du NPD au Québec doit être piétiné sans scrupule. On a beau multiplier les arguments et les démonstrations, rien n’y fait. À ce moment de la campagne, aveuglés par la force du NPD dans les sondages au Québec, les cheerleaders syndicaux et des médias d’État sont convaincus que les oranges vont former le prochain gouvernement et remplacer les conservateurs. Il suffit pourtant de regarder les chiffres en Ontario pour savoir que ça n’arrivera jamais. Mais ça, les électeurs québécois n’en sont pas informés.
Torquemada le matin
Le lendemain, première entrevue à la radio à Gravel le matin. Comme prévu, il ouvre l’entrevue avec les sondages, mais sur le ton incroyablement agressif d’un inquisiteur. Le chef du Bloc essaie de rebondir sur les enjeux de fond, mais Gravel revient inlassablement sur les sondages et Duceppe se tanne, le remet à sa place, ce qui a pour effet de laisser l’animateur pantoite, comme dirait l’ex-ministre. Pendant qu’il fouille dans ses papiers pour trouver une autre question, le chef bloquiste en profite pour passer tous ses messages. Duceppe à son meilleur. On attend d’avoir le lien internet pour partager cette entrevue, mais lorsqu’il apparaît, le segment est titré « Gilles Duceppe lance péniblement la campagne du Bloc Québécois ». Péniblement !?! Ta...nak!
De la substance
Ce lundi matin, nous lançons nos éléments de contenu. Le premier engagement consiste à faire de la lutte au déséquilibre fiscal notre premier cheval de bataille à Ottawa. M. Duceppe fait état d’une étude du Conference Board qui démontre que si rien ne change du côté d’Ottawa, dans 20 ans le gouvernement fédéral n’aura plus de dette, tandis que les provinces seront en faillite technique. Un constat repris par le Directeur parlementaire du budget. Cela nous semble l’enjeu le plus urgent et le plus important au niveau fédéral.
Mais bien entendu, le point de presse porte surtout sur les sondages. Le lendemain 9 septembre, nous tenons un point de presse à propos de la sécurité dans le transport ferroviaire de pétrole brut. Un autre enjeu majeur. Les questions portent sur les sondages. Plus tard, Radio-Canada fera un reportage pour déplorer que les partis n’aient pas abordé cet enjeu. Misère...
Le 10 septembre, nous proposons la création d’une déclaration d’impôt unique administrée par Québec, ce qui ferait économiser des centaines de millions à l’État et aux contribuables. L’après-midi, pour contourner la difficulté d’obtenir une couverture médiatique, nous organisons une entrevue en direct du pont Champlain avec Paul Houde. M. Duceppe devient chroniqueur de circulation pour quelques minutes et miracle, ça roule sur le pont ce jour-là.
Il s’agit de la deuxième phase de la campagne, celle de proposition. Le Bloc est de retour et il a des choses à proposer. Nous aborderons les enjeux de la culture, des infrastructures, de la justice fiscale, de l’assurance-emploi, du prix des médicaments, de l’électrification des transports, de la gestion de l’offre et de la relève agricole, etc. De la substance, en masse de substance.
Un moment-clé
Le 12 septembre, nous recevons nos premiers résultats de sondage interne, une première fournée de 800 répondants. Ça va mal. Le NPD trône à 52 % chez les francophones et le Bloc à 19 %. Un écart abyssal de 33 points!
L’atmosphère demeure bonne à la permanence, nous savons que nous menons une bonne et belle campagne. Mais un nuage plane. Nous sommes pratiquement invisibles dans les médias et nous n’y pouvons pas grand chose. Le découragement risque de s’installer alors qu’il nous reste encore plus d’un mois de campagne à faire. Nous en sommes là quand, à la fin d’un comité technique, un message nous parvient de l’autocar de campagne. Le chef nous fait dire que « la défaite est encaissée et la victoire souvent inattendue. Nous allons continuer de faire une belle campagne. »
Ce message signifiait que nous savions dès le départ que nous pourrions perdre et que cela étant encaissé, nous pouvions toujours espérer une victoire inattendue. Ça signifiait surtout que notre chef n’allait pas abandonner et qu’il allait mener une belle campagne jusqu’au bout. Si lui résistait à la tempête, nous pouvions tous le faire. Ce message a galvanisé les troupes et remis le sourire sur toutes les lèvres. Nous étions supposés disparaître? Et bien, ce ne serait pas sans nous battre jusqu’au bout.
Réfugiés et Niqab
Ce qu’on remarque dans nos premiers sondages, c’est la remontée des conservateurs, bien avant que l’affaire du Niqab n’éclate. Je ne suis pas surpris. Alors que la faune bien pensante annonce la débandade de Harper à cause de son insensibilité vis-à-vis les réfugiés syriens, un sondage paru dans le Globe nous apprend qu’une majorité de Canadiens est d’accord avec le premier ministre. La hausse des conservateurs au Québec correspond à celle observée au Canada et cela a tout à voir avec la crise des réfugiés.
Survient ensuite seulement l’affaire du Niqab, sur laquelle se précipitent des conservateurs sans scrupules, eux qui n’ont jamais voulu interdire ni l’assermentation, ni le vote, ni les services publics à visage couvert. Du côté du Bloc, ça fait longtemps que la position a été définie. Depuis 2007, en fait. Nous en profitons pour fabriquer une publicité destinée au web, « La goutte de trop », qui reprend un autre enjeu majeur sur lequel nous faisons campagne depuis le début, soit notre opposition au projet de pipeline Énergie Est. On y explique aux Québécois qu’avec le NPD, c’est oui au Niqab et c’est oui au pipeline. Cette publicité-choc a eu un très grand succès. Elle aura été visionnée plus de 800 000 fois! Tout cela avec un budget modeste de quelques milliers de dollars pour la pousser sur le net. Plus tard, deux autres publicités, l’une sur la vente d’armes à l’Arabie saoudite et l’autre sur Énergie Est, connaîtront un franc succès, visionnées plus de 500 000 fois pour l’une et 400 000 fois pour l’autre.
On se fait bien sûr reprocher cette publicité par certaines âmes sensibles, les mêmes qui illustrent tous leur reportage sur l’affaire avec la photo d’une femme en Niqab. Exemple. L’hypocrisie ne coûte pas cher...
Au moment où survient l’affaire du Niqab, le NPD a déjà perdu 5 points chez les francophones, des points entièrement récupérés par les conservateurs. Les jours suivants, les conservateurs continuent de monter, passant de 11 % à 22 % chez les francophones, à égalité avec le Bloc, qui a grugé trois petits points. Le NPD continue de glisser sur une pente abrupte, passant de 52 % à 39 %. Une perte de 13 points en 13 jours.
À l’aube du premier débat en français
Nous sommes à l’aube du premier débat en français, organisé par Ici Radio-Canada et par La Presse. « Ici » semble signifier Ottawa, car la réunion de discussion entre les partis et le consortium a lieu dans la Capitale fédérale, même s’il s’agit d’un débat en français qui doit avoir lieu à Montréal. Scène surréaliste, une bonne partie des discussions à propos de ce débat en français ont lieu en anglais, because certains représentants des partis ne comprennent pas le français. Only in Canada...
Tout le monde sait bien que le meilleur débateur, c’est Gilles Duceppe. Aussi, ils ont bien pris soin de ne pas l’inviter aux débats anglais, lui qui a l’habitude de voler le show dans ces circonstances. Ça fait un peu désordre de voir un chef indépendantiste gagner des débats au Canada anglais, n’est-ce pas?
Évidemment, on se demande ce qui justifie son absence alors que Mme May, qui baragouine difficilement le français et qui n’obtient qu’une poignée de vote au Québec, est invitée au débat de Radio-Canada Ici en français. Toujours est-il que Gilles Duceppe obtiendra enfin de la visibilité médiatique.
Duceppe populaire
En ce 23 septembre, nous sommes en train de préparer le débat, qui aura lieu le lendemain. Nos attaques contre Mulcair ont porté fruits. Il est maintenant à notre portée, quoique l’avance du NPD demeure importante. En Ontario, le NPD est largué et il devient évident qu’il n’a aucune chance de former le gouvernement. Malheureusement pour nous, les Québécois pensent encore très majoritairement que c’est le parti de Mulcair qui a le plus de chances de remplacer le gouvernement conservateur. Les libéraux demeurent loin derrière dans le vote francophone, tandis que les conservateurs plafonnent à 19 %.
Du côté des chefs, on remarque que l’avance substantielle de Mulcair a fondu d’une vingtaine de points chez les francophones. L’écart entre le chef du NPD et Duceppe, qui était de 25 points au 11 septembre, n’est plus que de 9 points. Trudeau est 20 points derrière et Harper à 45 points de notre chef, toujours chez les francophones. Gilles Duceppe fait beaucoup mieux que le Bloc. Il représente de loin notre meilleur actif et ça tombe bien, c’est le moment des débats des chefs.
En jetant un regard dans le rétroviseur, on réalise que nous avons traversé la tempête. Notre chef a résisté, les candidats demeurent d'attaque. Notre petite équipe de campagne a pris son erre d’aller. La bonne humeur règne.
La pression sur les épaules de notre chef devrait à ce moment-là devenir énorme, puisque tout repose désormais sur sa performance dans les débats. Il nous surprend par son calme et même, sa sérénité. Comme toujours avec lui, la préparation au débat se limite essentiellement à vérifier des éléments de contenu et essayer des angles de positionnement sur les enjeux les plus importants. Il me demande de vérifier certains éléments à propos d’une vente d’armes à l’Arabie saoudite. Il s’essaie devant nous avec une ligne assassine : « J’aimerais savoir si Tom parle à Thomas, des fois ».
À la veille de ce débat crucial pour le Bloc, la tension monte d’un cran dans notre entourage. Est-ce que notre chef va performer et est-ce que ce sera suffisant pour nous donner un nouvel élan?

(À suivre...)