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Le numérique métamorphose tout

Transformation numérique
Nmedia - Fotolia Transformation numérique

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La semaine dernière, le premier ministre du Québec annonçait qu’un groupe conseil accompagnera le Ministère de l’économie, de l’innovation et de l’exportation dans l’élaboration d'une "feuille de route en économie numérique".  

«Je suis convaincu que le Québec possède tous les atouts pour devenir un chef de file dans ce domaine prometteur et, en regroupant nos forces, nous propulserons davantage notre société vers l’avenir», a alors déclaré M. Couillard.

Toute initiative afin d’accroître la capacité de la société québécoise à se transformer et tirer partie des mutations associées à la numérisation est à saluer.  Mais on peut se demander si les approches sectorielles, étroitement axées sur des slogans comme « la création d’emplois » suffisent pour appréhender une transformation qui est beaucoup large.

Mario Asselin écrit qu'il aurait préféré une démarche beaucoup plus large et inclusive plutôt que ces stratégies à la pièce.  Il a raison: les transformations qui sont déjà parmi nous supposent des réflexions plus globales.  Sinon, on se condamne à gérer des crises et colmater des brèches.

Car la numérisation, c’est-à-dire le fait que pratiquement toutes les informations empruntent désormais les technologies fondées sur le traitement informatique de l’information, a des effets sur la totalité du tissu de nos sociétés contemporaines.

Les mutations dans la production et la circulation de l’information qui sont engendrées par la numérisation sont profondes.  Elles dépassent de très loin les simples changements superficiels de faire les choses.  Par exemple, la fabrication des objets est déjà marquée par l'impression en 3D. 

Les québécois achètent de plus en plus en ligne alors que les commerces locaux ayant pignon sur rue perdent du terrain.

Certains n’hésitent pas à parler de « troisième révolution industrielle ».  Déjà, nous avons été témoins de transformations radicales de pans entiers de l’activité humaine.  On ne consomme plus les œuvres musicales ou les émissions de télé de la même façon, l’industrie du voyage, de la location à court terme de logements, du transport connaissent de profondes transformations.

Le numérique, on le constate de plus en plus, n’est pas qu’une modification dans les moyens de faire les choses.  Il a de profondes répercussions dans les façons d’envisager la réalité.

Ces conséquences sont ressenties partout.  Les rôles changent, ce qui est tenu pour valable ou acceptable connait des changements.  Par exemple, les possibilités offertes par les plateformes collaboratives rendent obsolètes aux yeux de certains des secteurs entiers d’activités. 

La crise actuelle dans l’industrie du taxi - ressentie pratiquement dans toutes les grandes villes- en constitue une éloquente illustration.

L’auteur Francis Jutand écrit que « l’unification par le numérique des réseaux de communication, des machines informatiques et des médias a enclenché la métamorphose numérique en créant un espace puissant et fluide de communication, de traitement des informations, de création et d’échange des connaissances.

Une telle métamorphose, explique Jutand touche l’organisation économique, sociale et sociétale, « mais aussi la structure cognitive et psychique de l’être humain dans son fonctionnement, dans son intérieur et ses rapports avec la société. »

La numérisation de la société n’est pas un simple progrès technique qui emporterait son cortège « d’opportunités économiques » et de « création d’emplois ».   Elle est porteuse de transformations profondes des conceptions du monde et des façons de faire.

C’est le rapport au travail, à l’éducation, à la justice, à la consommation, aux soins de santé et bien d’autres qui est en voie d’être profondément redéfini par le numérique.

Les mutations induites par la numérisation concernent toutes les sphères de la société.  Il faut certes saluer la volonté exprimée par le premier ministre de promouvoir le passage de la société québécoise vers l’économie numérique.

Mais alors que plusieurs gouvernements des États développés ont entrepris des réflexions  approfondies sur les multiples enjeux associés au numérique, il est à se demander si l’initiative annoncée la semaine dernière est suffisante.

S’il y a, comme l’écrit le communiqué du bureau du premier ministre, une révolution profonde, il faut se demander ce qu’on attend pour proposer une mobilisation de tous les secteurs de la société, pas seulement du monde des affaires.

Au cours de la dernière décennie, tant le gouvernement fédéral que celui des provinces ont pratiquement abandonné leurs actions afin de promouvoir les réflexions prospectives sur les mutations qu’engendrent les technologies de l’information.  Par exemple, le gouvernement fédéral a sabré dans des programmes destinés à mieux comprendre les enjeux de la société numérique.

Trop souvent, on se contente de subir, généralement à la manière d’un phénomène inéluctable, les bouleversements induits par le numérique.

Alors que plein de secteurs d’activité changent, on se limite à gérer les crises, lorsque les acteurs impliqués ont la capacité d’en générer une...

On réagit aux protestations des chauffeurs de taxi.  Et on va sans doute gérer les crises sectorielles qui ne manqueront pas d’éclater lorsque certains effets de la numérisation se feront sentir.  

Il faudra sans doute beaucoup plus qu’un groupe d’experts - pour la plupart issus du seul milieu des affaires- pour proposer une vision transversale des mutations engendrées par le numérique et surtout des actions concrètes afin d’outiller l’ensemble des secteurs de la société québécoise à prendre sa place dans la société numérique qui est déjà à nos portes.

Mais il est au moins rassurant d’observer une volonté da prendre le numérique au sérieux !

 

Voir : Francis JUTAND, La métamorphose numérique – vers une société de la connaissance et de la coopération, Paris, Manifestô Alternatives, 2013.

Isabelle COMPIÈGNE, La société numérique en question(s), Éditions sciences humaines, 2010.