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Le soudeur

Soudeur à l'oeuvre
Soudeur à l'oeuvre

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Je délaisse un peu la politique aujourd’hui. Je m’adresserai plus spécifiquement aux parents d’ados qui voient leur enfant, et plus souvent qu’autrement leur fils, il faut bien le dire, prendre chaque matin le chemin de l’école dans un soupir d’ennui. L’année scolaire est déjà bien entamée et je les sais nombreux, ces parents qui ne savent plus à quel saint se vouer pour secouer leur grand efflanqué à qui ils promettent une vie sur le BS s’il continue à glander de la sorte.
 
Je le sais parce que j’ai été pendant plusieurs années ce père inquiet et si je raconte la suite, ce n’est surtout pas parce que je crois avoir des conseils à donner, mais parce que des fois, un peu de vécu, ça peut aider. Il y a de l’espoir, confrères parents.
 
Je nous revois, dès le primaire, devant des professeurs et des directeurs. Le même discours. Il ne fout rien, il dérange, il enchaîne les mauvais résultats, à ce train, il échouera son année, même s’il n’est pas ce qu’on peut décrire comme un élève en difficulté, mais plutôt un élève désintéressé, il est intelligent puisque dès qu’il s’y met, il obtient des résultats potables, il faudrait mieux l’encadrer, vous intéressez-vous à ses études? voici un plan que nous vous demandons de signer... Année après année. Pas délinquant, pas pour deux cennes. Indifférent. Spectateur du film plate de sa vie scolaire. Passager d’un train à destination de nulle part.
 
Tout a été essayé. La récompense, la privation, la menace, les sacres, l’encouragement, la psychologie, les cours privés... Autant de glorieuses initiatives parentales qui auront eu l’effet d’un verre d’eau dans un bac de sable. Un gros rien avec un a comme dans a-rien suivi du sacre de votre choix, le trois syllabes convient bien ici. Évidemment, on se sent impuissant, incompétent même, mais ce qu’on craint, c’est l’impact de ces mauvais résultats à la chaîne. C’est le danger qu’il en vienne à croire que c’est ce qu’il vaut, 50 %, 60 % dans les bons jours, et qu’il rêve d’une demi-vie faite d’une moitié de pas grand-chose.
 
Le premier éclat de lumière allait jaillir d’une montagne de vaisselle sale. À 14 ans, on l’a autorisé à travailler comme plongeur dans un restaurant du quartier, même les soirs de semaine, le risque que cela nuise à ses études étant nul. Il était fier, avec son menton encore lisse, de fournir la plonge à lui seul, incluant les soirs de grande affluence qui nécessitaient normalement deux laveurs de vaisselle. Il trouvait, dans ces vapeurs d’eau savonneuse, à récurer des chaudrons de gratin plus de satisfaction que l’école ne lui en avait jamais procurée. Déjà un soulagement. On le découvrait, et lui-même se découvrait, comme un jeune homme vaillant.
 
D’où l’idée est venue? Je n’en ai aucune idée, mais un jour, il est arrivé en disant qu’il voulait être soudeur. Il aurait dit boulanger ou plâtrier que j’aurais applaudi avec le même enthousiasme.
 
Alors dès la fin de son secondaire V, il a entrepris son cours de soudeur-monteur à l’École des métiers de la construction de Montréal et son regard sur la vie a complètement changé. L’ado amorphe d’hier, qui purgeait l’école comme une condamnation, est devenu en quelques semaines un élève enthousiaste et appliqué qui parlait d’abondance des procédés de soudure et des caractéristiques des métaux. La rod comme une baguette magique. C’est une transformation de l’ordre de la renaissance.
 
Et maintenant, déjà, il gagne sa vie comme soudeur, exerçant nouvellement un métier en forte demande, offrant de bons revenus, des spécialisations illimitées et des perspectives d’avenir très prometteuses. Il sort de la shop le sourire aux lèvres, son masque sous le bras, fier de dire qu’il a sa journée dans le corps.
 
On en parle parfois des métiers, mais pas de la bonne façon. On en parle comme d’une porte de sortie honorable pour les jeunes à qui l’école ne convient pas. Or, ce n’est pas une bouée qu’on lance à un noyé, c’est une aussi grande porte vers l’avenir qu’une autre formation. Si on savait valoriser les métiers comme il se doit, et les présenter dès le début du secondaire comme une option aussi valable que les autres, on ensoleillerait la vie de bien des jeunes et on faciliterait la vie de bien des parents.