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Derrière la crise de Val-d’Or

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Photo Archives / Agence QM

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Derrière la crise de Val-d’Or, on trouve avant tout un modus operandi – ou comme on dit en anglais un «pattern» -, qui se répète au Canada et au Québec depuis des lustres dès qu’une «crise» au sein d’une communauté autochtone se pointe sur le radar des gouvernements.

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1) Les médias

En cette matière comme dans d'autres, les médias rapportent une situation choquante que les gouvernements disent «connaître» depuis longtemps, mais contre laquelle ils ont dans les faits fort peu agi.

Cette fois-ci, c’est l’émission Enquête qui, jeudi dernier, diffusait un long reportage troublant sur des allégations d’abus sexuels perpétrés par des policiers de la Sûreté du Québec (SQ) et dont auraient été victimes des femmes autochtones à Val-d’Or.

Ce qui nous a également permis d’apprendre que le gouvernement Couillard était au courant depuis plusieurs mois de problèmes sérieux allégués d’abus de pouvoir policier à Val-d’Or.

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2) La police enquête sur la police

La force policière dont ses membres sont visés par de sérieuses allégations enquête trop souvent sur ses propres membres – une situation pourtant criante de conflit d’intérêts.

Cette fois-ci, la SQ enquêtait sur ses propres membres depuis le mois de mai. La ministre de la Sécurité publique, Lise Thériault, une fois seulement la crise exposée par les médias, confiait récemment, mais après-coup, l’enquête au Service de police de Montréal (SPVM). Encore la police qui enquête sur la police...

Pis encore, dans ce cas-ci, Québec se traîne invariablement les pieds depuis le dépôt en 2012 d’un projet de loi sur la création attendue d’un Bureau des enquêtes indépendantes  pour que cesse ces enquêtes de la police sur la police. Un projet de loi adopté en mai 2013 et un Bureau dont la création même est bien évidemment vue d'un très mauvais oeil par les forces policières. Un Bureau dont la création est en fait le produit du Printemps étudiant de 2012 et des cas d’abus de pouvoir policier qui s’y multipliaient.

Aujourd’hui, le premier ministre Philippe Couillard refuse pourtant de lui confier l’enquête sur les événements de Val-d’Or sous prétexte qu’il ne serait pas fonctionnel avant avril prochain. Soit, comme par hasard, deux ans après son arrivée au pouvoir.

Deux ans, c’est long, très long, pour ouvrir ce Bureau. Le pouvoir politique craindrait-il le pouvoir policier?

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3) Les dirigeants des forces policières visées nient qu’il y ait une «crise»

Cette fois-ci, c’est le directeur général de la SQ, Martin Prud'homme, qui le fait sans sourciller. «Ce que j'entends», dit-il, «c'est qu'il y a des gens qui sont préoccupés, il y a du questionnement. Mais de là à dire qu'on est en crise, non, je ne le pense pas, mais on doit faire quelque chose».

Et pourtant, on annonce l’installation éventuelle de caméras a bord des autopatrouilles. S’il n’y avait pas une situation de «crise» entre la SQ et les Autochtones de Val-d’Or, pourquoi ces caméras?

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4) Le gouvernement provincial en jeu relance la balle au gouvernement fédéral

Le gouvernement provincial en jeu relance la balle au gouvernement fédéral du jour, soit au «fiduciaire» constitutionnel des Autochtones au Canada.

Cette fois-ci, le gouvernement Couillard dit «attendre» le prochain gouvernement de Justin Trudeau, dont une des promesses électorales est de créer une commission d’enquête publique. Cette commission portera pourtant sur le cas des nombreuses femmes autochtones disparues ou assassinées au Canada et non pas sur les rapports problématiques entre les forces policières et les communautés autochtones.  Le gouvernement Couillard dit maintenant qu’il ne ferme pas la porte à la création d’une enquête publique sur la situation des Autochtones, mais le doute substiste. Qui vivra, verra...

Bref, on assiste à une confusion commode entre «conditions de vie» des Autochtones, racisme, la crise de Val-d’Or, les «rapports tendus» entre Autochtones et forces policières, de même que les cas nombreux de femmes autochtones disparues ou assassinées au pays.

Le premier ministre Couillard vise même quant à lui une réforme – nécessaire depuis longtemps, il est vrai – de la Loi sur les Indiens, un véritable modèle colonial d’apartheid racial.

Or, cette loi est fédérale. Qui plus est, depuis Pierre Elliott Trudeau lui-même, des premiers ministres fédéraux se sont cassés les dents sur la pensée même d’une telle réforme de cette loi – ou même son abolition -, face à l’opposition de plusieurs chefs autochtones eux-mêmes.

M. Couillard dit même attendre une réforme complète «de la relation entre les Autochtones et nous». Comme recette parfaite pour continuer à attendre, difficile de trouver mieux.

Un gouvernement d’une autre couleur politique réagirait-il autrement? Difficile de le penser.

Or, pendant que les gouvernements se lancent la balle depuis longtemps : que des rapports fédéraux d’enquête sur la situation des Autochtones croupissent depuis des années sur les tablettes; que les partis d’opposition demandent la «tête» de tel ou tel ministre comme si ça changerait quoi que ce soit au problème de fond; que le mouvement Idle No More soit déjà oublié par les Canadiens; que les médias exposent des situations inacceptables d’abus; que les crises touchant les conditions de vie des Autochtones soient récurrentes; que des femmes autochtones soient victimes d’abus de pouvoir, de voies de fait ou d’agressions sexuelles et se méfient, avec raison, d'un système de justice particulièrement inadéquat pour elles; etc., etc. etc.; pendant tout ce temps-là, les abus de pouvoir continuent...

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Au Québec, des avancées certaines ont néanmoins été faites avec la Convention de la Baie James adoptée sous Robert Bourassa, la Paix des Braves, sous Bernard Landry et la reconnaissance sous René Lévesque du fait que «les peuples aborigènes du Québec sont des nations distinctes qui ont droit à leur culture, à leur langue, à leurs coutumes et traditions ainsi que le droit d'orienter elles-mêmes le développement de cette identité propre.»

Malgré cela, un fait reste. Au Canada, il y a encore trop souvent quelque chose de pourri, de bloqué politiquement et socialement dès qu’il est question de la situation autochtone. Une situation qui varie parfois même grandement, il va sans dire, selon les provinces et les régions.  

La Loi sur les indiens est une aberration sociale, politique et économique. Tout le monde le sait au Canada, incluant chez les Autochtones, mais personne à Ottawa n’ose l’abolir.

Cela dit, en attendant le miracle d’une réforme en profondeur de nos rapports avec les Autochtones à travers le Canada ou la création d’une commission d’enquête sous Justin Trudeau, de nombreux problèmes concrets et urgents subsistent et s’incrustent dans certaines communautés autochtones au pays.

Y compris le fait d'être aux prises avec des forces policières dont la formation est déficiente et dont la culture insitutionnelle baigne dans la loi du silence et une impunité généralisée digne d’une autre époque.

Le tout, pendant que les uns s’en lavent les mains et les autres, attendent une Loi sur les indiens miraculeusement lavée de son péché colonialiste originel.

Comme ce serait rafraîchissant, cette fois-ci, de voir enfin un nouveau modus operandi apparaître à Québec et à travers le Canada sur ces questions.

La crise de Val-d'Or sera-t-elle ce moment béni?

Y croyez-vous?

Ou sera-t-elle à son tour vite oubliée dès que l'actualité passera inévitablement à autre chose?