/opinion/blogs/columnists
Navigation

Nos auteurs

CA_Steve E. FortinCA_Marie-Eve DoyonCA_Stéphane Lessard

La plus belle campagne - Troisième partie

Dernier acte
Yolande et son mari, Gilles Duceppe

Coup d'oeil sur cet article

Début septembre, appelé à commenter les sondages qui présageaient de la disparition pure et simple du Bloc, M. Duceppe y était allé d’une analogie empruntée au vélo. Quand on se lance dans une randonnée, il arrive souvent qu’on parte le vent dans la face, mais qu’on arrive avec le vent dans le dos, soulignait-il. En 2011, nous sommes partis le vent dans le dos, mais à la fin, on avait un fort vent de face. Cette fois-ci, ce sera le contraire. Pour que ce présage advienne, encore fallait-il profiter du premier débat dans lequel il apparaissait.
Nous sommes arrivés à la tour de la SRC pour le débat juste avant Justin Trudeau et sa bande. J’étais resté derrière pour prendre une bouffée d’air (hum...) et je les ai vus arriver, lui le visage tendu et elle, sa Sophie, le sourire radieux d’une star qui foule le tapis rouge. Son amour...
Mulcair et Harper, les cibles
Entré à la suite du cortège quasi-royal, solitaire, je saluai la douzaine (au moins) d’agents de la GRC qui protégeaient tout ce beau monde. Je demandais où se trouvait la loge de M. Duceppe, je la trouvai et j’y entrai. La tension planait dans la pièce, presque palpable. Le chef se concentrait, tendu, une bouteille d’eau Perrier aux lèvres. Yolande examinait les cheveux, le veston. On vient le chercher...
Le reste, vous l’avez vu et entendu. Un format de débat sans rythme. Avec une chef des verts incapable de prononcer une phrase compréhensible en français. Yves Boisvert, le brillant chroniqueur de La Presse (aucune ironie) qui semble inconfortable, mécanique, surtout à côté d’un Patrice Roy plein d’aisance, dans son élément.
Comme je l’ai mentionné dans ce billet, Justin Trudeau a gagné haut la main la bataille de l’image, du non-verbal. Harper s’est bien débrouillé, tandis que Mulcair s’est défendu comme il pouvait.
À mon avis, Duceppe l’a emporté haut la main sur le fond et les échanges. Il fut d’abord  le seul à répondre aux questions posées. Et faire admettre à Stephen Harper que l’Arabie saoudite était l’allié du Canada, fallait le faire. D’un côté, le chef conservateur nous fait le coup du Niqab comme symbole anti-femme en prenant appui sur sa propre fille et de l’autre, il défend un contrat de vente d’armes au pire régime qui soit en matière de violation des droits des femmes.
Mulcair en a eu pour son rhume, lui aussi. Il a goûté à la médecine Duceppe, qui lui a demandé, à propos de sa position ambigüe sur le projet Énergie Est, si Thomas parlait à Tom, des fois. Une ligne cinglante – et drôle – qui a fait le tour du Québec. Et puis, lorsque le chef du Bloc lui a demandé s’il s’engageait à respecter la loi québécoise, qui avait été violée en 1995 lors du love-in, Mulcair s’est enfargé, répondant qu’il était chez lui ce jour-là.
Les débats et le spin...
Comme toujours, le débat en tant que tel suffit rarement à se donner un élan. Le spin avant et après débat prend beaucoup d’importance. Notre spin consistait à mettre la barre haute à M. Mulcair. Il fallait absolument qu’il remporte ce débat pour stopper sa descente, affirmions-nous. Nous avions deux cibles, Mulcair en majeur et Harper en mineur. Dès le point de presse suivant le débat, M. Mulcair fut bombardé de questions sur la descente du NPD.
Pour l’après débat, M. Duceppe a poussé sur l’Arabie saoudite, ce qui a donné la pub que l’on sait. Le chroniqueur Michel David a soulevé la question du love-in et la réponse du chef du NPD, prétendant qu’il n’y était pas. Chantal Hébert et Jean Lapierre ont démontré le contraire. Je me suis appuyé là-dessus pour écrire un billet intitulé Pinocchio, qui fut partagé au-dessus de 5 000 fois sur Facebook! Tout cela a mis le NPD sur la défensive. J’ai même eu l’honneur d’une réplique dans les pages du Journal.

Rien de mieux pour juger de l’effet d’un débat des chefs que d’observer le comportement de ses derniers le lendemain, sur le chemin de la campagne. De notre côté, on se réveillait tôt pour prendre la route vers Trois-Rivières, où nous attendaient plusieurs dizaines de partisans enthousiastes. C’est à ce moment-là que M. Duceppe a mentionné que le fameux vent était en train de tourner. Plus tard à Québec, il alla à la rencontre du maire Labeaume pour une discussion chaleureuse, suivis d’un impromptu de presse. Il donna ensuite une entrevue à Normandeau-Duhaime, l’émission du midi du 93,3. Les deux animateurs avaient visionné le débat la veille avec leurs auditeurs, qui avaient donné Duceppe gagnant, ce qui ne manquait pas de surprendre, cette station n’étant pas exactement sympathique au Bloc. Tout allait pour le mieux. De son côté, Thomas Mulcair donna aussi un point de presse à Québec, mais sans journaliste, sauf un de la radio. Lui aussi rencontrait le maire de Québec et c’est là que les journalistes l’attendaient. Mais son équipe refusa les questions. Tout cela donnait une impression de mauvaise humeur autour du chef orange.

Mais le débat sur le débat le plus important est celui qui désigne le vainqueur. Dans ce cas, les avis furent partagés, certains (rares) donnant Mulcair gagnant, d’autres soulignant que Harper s’en était bien tiré et presque tous que Duceppe avait été très solide, remportant ce premier débat français.
Mais rien ne vaut un sondage qui indique le vainqueur selon les auditeurs. Il y en eut bien un, effectué par la Boussole électorale auprès de plus de 12 000 personnes. Mais Radio-Canada, mystérieusement, a refusé de le publier. Il aura fallu que CBC, le pendant anglais de Radio-Canada, publie les résultats pour que nous puissions prendre connaissance de l’avis des auditeurs à propos d’un débat présenté en français. Évidemment, c’est le chef du Bloc Québécois qui l’avait emporté. Il semble qu’il était hors de question que la télévision d’État fasse une publicité positive au Bloc. Cachez ce sein...
Premier élan
Cela n’a pas empêché le Bloc Québécois d’en profiter. Du moment de ce débat jusqu’au 2 octobre, nous avons grimpé de 4 points dans nos internes, le NPD glissant d’autant auprès de l’électorat francophone. La cote de M. Duceppe aura augmentée de 6 points. Résultat, Duceppe et Mulcair se retrouvaient à égalité en terme d’appréciation, le premier ayant comblé un retard de 25 points en 21 jours!
À la veille du second débat, celui du 2 octobre à TVA, l’écart entre les deux formations politiques était passé de 32 à seulement 8 points. Quant aux libéraux, ils prenaient pour la première fois les devants sur les conservateurs dans l’électorat francophone, mais loin derrière le Bloc, à 10 points d’écart.
Aucun doute possible, nous avions clairement pris un nouvel élan suite à ce premier débat français. Ce qu’un peu de visibilité peut faire, n’est-ce pas?
Le débat de TVA
Entre les deux débats, la campagne se poursuivit. M. Duceppe annonça nos propositions pour lutter contre les paradis fiscaux, les seules sérieuses parmi tous les partis. Nous avons fait une autre proposition, très simple, pour réduire le prix des médicaments. Cette proposition, jamais contestée, mériterait d’être rapidement adoptée par le nouveau gouvernement libéral.
Mais c’est l’imminence d’une entente de Partenariat transpacifique qui aura véritablement marqué ces jours de campagne. Cet enjeu crucial flottait au-dessus de notre préparation en vue du débat de TVA.
La promotion de cet évènement ressemblait à celle d’un combat ultime, musique et infographie à l’avenant. Je dois dire que le format promettait des échanges beaucoup plus rythmés et intéressants. Les face-à-face entre chacun des chefs offrent des moments de télé plus captivants. 
La préparation fut minimale, encore une fois. Comme nous aimons à le dire, M. Duceppe et moi, la meilleure préparation, c’est la campagne elle-même. La préparation du cahier du chef, constitué d’aide-mémoires de faits et de chiffres, ne fut pas long à compléter, puisque nous partions du premier.
Arrivés à TVA, je suis encore une fois demeuré derrière, prenant une bouffée d’air (hum...) à côté de l’entrée, encombrée d’agents de la GRC et de techniciens. L’entrée des combattants se déroulait sous la lumière vive des spotlights. Cette fois, j’assistai à l’arrivée de Stephen Harper, qui s’apprêtait à débattre pour la dernière fois. Calme et souriant, il ne s’en faisait pas trop, semble-t-il.
Après avoir laissé l’aéropage premier ministériel monter, j’ai pris l’ascenseur pour rejoindre notre équipe. Nous étions logés dans les bureaux de direction, dans une salle claire, lumineuse, bref beaucoup plus agréable que les loges du sous-sol de la tour brune. Moins tendu que la première fois, M. Duceppe s’est même permis de glisser quelques blagues, ici et là. Cette fois encore, nos principaux adversaires demeuraient Harper et Mulcair. Trudeau? Il n’était pas question d’être complaisant avec un chef libéral, mais au 2 octobre, il ne représentait pas une menace pour nous. Bien sûr, si on avait su...
Yolande, soucieuse de la réussite de son homme, me demande pourquoi nous ne travaillons pas davantage sur la posture, sur l’image, la gestuelle. Je lui réponds que, bien que ce soit important, trop préparer un débat peut être contreproductif. C’est comme un joueur de hockey, s’il se met à trop penser à ce qu’il doit faire, il risque d’en perdre ses moyens. Ça va vite un débat et quand un chef excelle déjà dans ce type d’exercice, inutile d’en rajouter.
Nous aurions eu avantage à mieux préparer le déroulement, cependant. Dans les premières minutes, notre chef semble avoir perdu ses moyens, justement. Il attendait que Pierre Bruneau lui pose une question, alors qu’il n’y en avait pas de prévue! Il patine sur la bottine pensant quelques minutes, mais le naturel revient et il offrira une excellente prestation.
Le clou de la soirée, c’est bien sûr le « mon amour » lancé par Trudeau à Duceppe. Wow! Quel lapsus. Le chef libéral expliquera un peu plus tard que c’est l’habitude lorsqu’il s’obstine avec Sophie. Moi je pense que l’inconscient a joué. Les libéraux aimaient tellement ça nous voir maganer le NPD...Ils nous aimaient beaucoup pendant cette campagne...
Il y a quelque chose d’un peu gênant pour un chef souverainiste à se faire faire des mamours par un chef libéral, un Trudeau par-dessus le marché. J’avais retenu une ligne de Catherine Fournier, qui en s’adressant aux Canadiens leur avait dit que nous nous entendrions beaucoup mieux lorsque nous ferions pays à part. M. Duceppe a repris la ligne en point de presse, rassurant tout le monde en précisant que M. Trudeau et lui allaient faire pays à part. Le lapsus amoureux de Trudeau allait faire oublier ces autres acrobaties linguistiques. Celle par exemple où il avertissait que les Montréalais faisaient face à des problèmes plus graves que le Niqab, comme lorsqu'ils perdaient leurs voitures dans des nids de poule!?! Ma préférée demeure celle du Canada comme étant, une perle qu'il vous faut absolument entendre. 
Encore une fois, je sortis de là avec l’impression que notre chef l’avait emporté.
Second élan
Le lendemain, nous étions réunis à l'Astral en compagnie de 500 partisans et des chefs d'Option nationale et du Parti Québécois, Sol Zanetti et Pierre-Karl Péladeau. M. Duceppe a alors avancé que nous avions dorénavant le vent dans le dos. Était-ce bien le cas. Oui, ce l'Était.

Le seul sondage à propos du gagnant des débats apparaissait sur la page web du Journal de Montréal. Sans valeur scientifique, il donnait le chef du Bloc largement gagnant. Nous avions le sentiment que ce deuxième débat nous donnait un nouvel élan et après quelques jours, ça se vérifia dans nos sondages internes. Au bout de quatre jours, nous avions monté de 5 points supplémentaires chez les francophones, tandis que le NPD en perdait autant. Pour la première fois de la campagne, nous étions devant le NPD. Incroyable!
Notre chef aussi passait devant pour la première fois, grâce à une hausse subite de 10 points en 5 jours. Il était 8 points devant Mulcair, 28 points devant Trudeau et 60 points devant Harper. 60 points!
La balance du pouvoir
En terminant le débat, M. Duceppe a demandé aux Québécois de lui donner la balance du pouvoir. Nous avions identifié cet élément comme la seule réponse désirable et peut-être capable de contrecarrer le désir puissant de voter stratégique pour défaire Harper. Une fois le NPD dans l’impossibilité de former le gouvernement et la balloune orange dégonflée, quand les Québécois se rendraient compte que les libéraux formeraient le prochain gouvernement, on se disait qu’ils se donneraient un Bloc fort pour surveiller les rouges et obtenir des gains.
D’abord recommencer à exister. Puis rappelez aux Québécois que c’était avec un Bloc fort à Ottawa que nous avions obtenu le plus de gains dans le passé. Puis, le contexte le permettant, demander la balance du pouvoir. Cette stratégie comportait un risque, bien sûr, mais quelle autre alternative avions-nous? De toute façon, personne ne pouvait imaginer que les Québécois francophones allaient se remettre à voter rouge au fédéral. Même eux n’y croyaient guère...
Le Partenariat Trans quoi?
Le Partenariat transpacifique, oui. Nous l’avions vu venir dès juin. Une longue note d’information avait été produite, bénévolement, par un recherchiste de choc, spécialiste des ententes commerciales. Passé un peu inaperçu lors du débat, une question de M. Duceppe faisait référence à la protection culturelle. Était-elle protégée dans cette entente? Stephen Harper a répondu catégoriquement que oui, elle l’était. Une fois l’entente conclue, nous allions poser plusieurs questions par écrit au Conseil privé pour obtenir des réponses précises. Je dois dire que le ministère du premier ministre a répondu avec célérité et de façon précise. Il semble que la culture soit effectivement protégée dans cette entente.
L’autre enjeu, bien plus visible, fut celui de la gestion de l’offre. L’annonce d’une entente ayant été repoussée plusieurs fois, nous attendions le briefing promis par le Bureau du pm. Hors de question pour le chef du Bloc de déchirer sa chemise et de faire des déclarations à l’emporte-pièce à travers son chapeau. L’entente fut finalement annoncée et nous avons eu le briefing. La gestion de l’offre était bel et bien touchée et sévèrement à part ça.
Nous devions cependant savoir si l’UPA allait dénoncer cette entente. On en doutait, l’organisme étant déchiré entre ses producteurs gagnants (porc, céréales, sirop d’érable) et les perdants de l’affaire, les producteurs de lait, d’œufs et de volailles. En réalité, ce sont surtout les jeunes de la relève qui auront été sacrifiés sur l’autel du commerce mondial. Comme prévu, l’UPA ne dénonçait pas l’accord, tout en se disant très déçue. Il ne nous restait qu’à nous battre pour que les producteurs affectés – et la relève agricole – touchent effectivement les compensations promises, ce qui est loin d’être assuré. Surtout sans une forte présence du Bloc à Ottawa...
Un autre aspect mis de l’avant par M. Duceppe est passé inaperçu, malheureusement. Dans le cadre de l’accord, Ottawa mettait un milliard de plus dans un fonds pour l’innovation dans l’industrie de l’auto. Ce milliard s’ajoutait à un autre qui, dans le passé, avait été entièrement investi en Ontario, surtout auprès des grands de l’auto, des entreprises américaines et japonaises. On voyait bien que ce programme avait été conçu spécifiquement pour l’Ontario, alors que le Québec compte de nombreuses entreprises innovantes dans le domaine, notamment pour l’électrification des transports. Avec un Bloc fort à Ottawa, nous aurions sans doute obtenu notre juste part, mais là, on peut sérieusement en douter...
Stephen Harper semblait compter sur cette entente pour gagner dans le sprint final. Mais la volonté de changement, très forte, mis rapidement fin à ces espoirs. 10 jours avant le vote, la tendance devenait de plus en plus nette : nous aurions un gouvernement libéral minoritaire. De notre côté, tous les espoirs étaient permis. Avec une avance de 14 points sur les libéraux chez les francophones, à égalité statistique avec le NPD, nous nous dirigions vers une belle récolte de circonscriptions. Entre 14 et 25. Juste assez pour obtenir la balance du pouvoir...
Une vague libérale ?
Pendant que notre chef effectuait son troisième tour du Québec, cette fois avec deux blitz par avion, les libéraux montaient, montaient, montaient. Cette hausse, à notre grande surprise, ne s’effectuait pas aux dépens du NPD, mais du nôtre!?! Les rouges nous bouffaient notre vote et, dans une moindre mesure, celui des conservateurs. En huit jours, les rouges de Trudeau sont passés de 17 % du vote francophone à 26 %. 9 points en 8 jours. De notre côté, nous avons perdu 6 points. Le plancher se dérobait sous nos pieds.
Le samedi précédant le vote, alors que nous recevions nos derniers résultats, les libéraux nous avaient rattrapés. Qu’allait-il se passer pendant la fin de semaine?
Volatilité électorale
Une chose fort inhabituelle était apparue dans les derniers jours. D’ordinaire, plus on s’approche du vote, plus les électeurs sont décidés. C’est ce qui se passait depuis la mi-campagne, jusqu’à la semaine précédant le vote. Tous d’un coup, le nombre de répondants décidés se mit à chuter fortement, de sorte que la fin de semaine avant le vote, un nombre effarant se déclarait indécis. Nous étions dans le noir. Les Québécois allaient-ils embrasser la vague libérale ou se donner un Bloc fort et la balance du pouvoir à Ottawa? Nous avions des craintes. Ce désir tellement fort de défaire le gouvernement conservateur et de passer à autre chose, n’importe quoi, semblait emporter toute logique sur son passage.
Géographie politique
Ce portrait présenté de façon synthétique ne donne cependant pas une image fidèle d’une réalité géographique et humaine beaucoup plus contrastée. Les conservateurs, par exemple, malgré des résultats faibles sur le plan national, bénéficient d’une forte concentration du vote dans la grande région de Québec, ce qui rapporte des sièges.
Le score des libéraux est plus impressionnant que la réalité, du fait de la concentration de son vote anglophone, dans la région de Montréal et dans l’Outaouais. Inversement, le 19 % du Bloc se transforme en 23 % du vote francophone, puisque nous ne recueillons pratiquement aucun vote anglophone.
Nous savions que notre vote le plus solide se trouvait dans la région de Lanaudière, suivie par celle des Laurentides. Sur la Rive-Sud, nous étions forts dans Verchères et bien sûr, dans l’inexpugnable circonscription de Louis Plamondon. Nous avions espoir (qui sera déçu) pour Sherbrooke et la conviction de l’emporter dans Manicouagan.
La grande inconnue demeurait les trois circonscriptions de l’Est de Montréal. Nos informations concordaient, les militants de Québec solidaire travaillaient fébrilement à notre défaite en appuyant le NPD. Même si ce dernier parti, fédéraliste, prônait le déficit zéro et appuyait le projet d’oléoduc Énergie Est. Que voulez-vous, les amis du Parti Québécois sont les ennemis de Québec solidaire...
Soirée électorale
Entretemps, je m’étais chopé une pneumonie. Diagnostiqué le dimanche matin, disons que je n’étais pas au mieux de ma forme le lendemain, jour du vote. Dans l'incertitude, nous étions fébriles. Les gens s’imaginent que les partis politiques savent d’avance les résultats qui sortiront des urnes. Ça arrive quand les intentions de votes sont fermes et claires. J’avais prédis, comme de nombreux observateurs, un balayage libéral en Atlantique. Mais avec une telle ampleur? Non monsieur.
Quand les résultats des Îles sont tombés, aucune surprise de voir les libéraux en avance, mais avec une telle ampleur? Non madame. Il y avait clairement une vague libérale. Pas de la même ampleur que la vague orange de 2011, mais quand même assez grosse pour emporter une grande partie de nos espoirs. Nous avons espéré une bonne partie de la soirée, mais notre récolte demeurait désespérément à 10. 
Si proche, si loin
Déçus, nous l’étions. Nous partions de si loin pour être arrêté dans notre élan alors que nous étions si près du but. Il ne nous manquait que deux sièges et quelques milliers de votes. Et puis les électeurs de Laurier-Sainte-Marie, qui rejetaient une fois de plus le chef politique fédéral pourtant le plus respecté des Québécois francophones.
Cette déception, si vive soit-elle, ne comportait cependant aucune amertume. Nous partions de tellement loin. Avec un recul de plus de 33 points sur le NPD, qui devait tout balayer sur son passage. Nous affrontions ce fort vent de face appelé le vote stratégique. Nous partions avec 10 fois moins de moyens financiers, avec pas d’équipe électorale, un chef à peine réinstallé, avec des candidats recrues pour la vaste majorité et sans couverture médiatique digne de ce nom. 
Notre petite équipe a fait des miracles. Tournée, organisation, contenu, communication : tout le travail aura été de haute tenue. 
Nos candidats enthousiastes et plein de bonne volonté ont été à la hauteur. Nos militants au rendez-vous sur le terrain, partout, tout le temps. Nous avons comblé un écart de 33 points pour n’échapper la victoire qu’à la toute fin.
Notre chef, valeureux, a fait trois fois le tour du Québec. Il a remporté les deux débats des chefs et il a comblé l’écart qui le séparait de Thomas Mulcair dans l’électorat francophone pour terminer tout en haut de la faveur populaire.
En politique comme dans le sport, il arrive qu’on perde en ayant offert notre plus belle performance. Il arrive aussi qu’on gagne en offrant une performance ordinaire. Cette fois-ci, nous avons perdu, mais jamais M. Duceppe n’aura été meilleur, plus résistant, plus digne. Ce fut sans l’ombre d’un doute sa plus belle campagne. La plus belle pour moi aussi et pour nombre d’entre nous. On va s’en souvenir longtemps et sans tristesse aucune. On partait avec la mission de faire revivre le Bloc et sans avoir atteint tous nos objectifs, celui-là au moins l’aura été.
Après sa dernière conférence de presse, j’ai demandé à M. Duceppe s’il avait le moindre regret de s’être lancé dans cette aventure de fou. « Aucun regret. Ce fut notre plus belle campagne », m’a-t-il répondu.

L’œil bleu clair étincelait...