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Le miracle aéronautique québécois

CANADA-BOMBARDIER/
Photo REUTERS

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Tout a été écrit ou peu s’en faut, à propos du milliard de dollars américains investis par le gouvernement du Québec dans le programme de CSeries de Bombardier. On a eu droit à la comparaison outrancière avec l’austérité en éducation et les négociations salariales de la fonction publique, à l’habituel BS corporatif et aux critiques de l’opposition à propos du marché de dupe conclu par un gouvernement ne sachant pas négocier.
Ne mélangeons pas investissements et dépenses
Écartons d’emblée cette idée voulant que si le gouvernement a un milliard à mettre dans le développement d’un avion de Bombardier, il a l’argent pour payer les profs, les infirmières et les fonctionnaires. C’est ridicule. Ce milliard constitue un investissement, risqué certes, mais avec un espoir raisonnable de revoir la couleur de notre argent public. Tandis que les salaires versés ne reviennent pas, sauf en taxes et impôts. L’argent a disparu dans les poches des médecins et voilà! Si l’on veut augmenter le salaire des profs, des infirmières, des fonctionnaires et réinvestir en éducation, il faudra augmenter les revenus de l’État ou accepter de faire quelques déficits « modestes », pour reprendre l’expression de Justin Trudeau.
L’aéronautique, un joyau précieux
Quant à ceux qui critiquent le geste comme un cadeau à une entreprise BS corporatif, ils ne savent pas de quoi ils parlent. Dans aucun pays, même dans les très capitalistes États-Unis, l’industrie aéronautique ne peut se passer d’aide gouvernementale. Tous, je dis bien tous les programmes de développement d’un nouvel avion gros porteur reposent en bonne partie sur l’aide des États, qui prend toutes sortes de formes. L’Europe et les États-Unis, par l’entremise de Airbus et Boeing ne cessent d’ailleurs de dénoncer les subventions que reçoivent l’une et l’autre. Des subventions pour la recherche, des crédits et des congés d’impôt, l’aide de l’armée, de la NASA, etc. Les Chinois et les Russes possèdent de leur côté des entreprises nationales, subventionnées à outrance.
On entend que si ces programmes étaient rentables et bien gérés, les entreprises se passeraient de l’aide de l’État. Ce n’est pas si simple. Financer la conception d’un nouvel avion jusqu’au seuil de rentabilité peut prendre jusqu’à quinze ans et comporte des risques à l’avenant. Aucune banque ne s’intéresse à ce type de financement, ou sinon, à un coût d’emprunt qui serait beaucoup trop prohibitif pour l’entreprise concernée.
Pour l’État, c’est totalement différent. Le risque est le même, mais le rendement bien plus alléchant. Le développement réussi d’un avion comme les jets régionaux de Bombardier fut extrêmement payant pour les États québécois et canadien. Des emplois très bien payés pendant des décennies. Une grappe industrielle de haute technologie et un effet notable sur la balance commerciale. Sans compter que tous les prêts remboursables furent bel et bien...Remboursés.*
Une bonne ou une mauvaise affaire?
La façon de faire du gouvernement Couillard fut critiquée par plusieurs chroniqueurs économiques, ainsi que par PKP et François Legault. On lui reproche d’avoir investi dans le seul projet de CSeries, ce qui implique un risque important et d’avoir accepté des options d’achat sur les actions de Bombardier à un prix bien plus élevé que celui du marché. Je partage la perplexité de ces critiques en ce qui a trait aux options d’achat. Mais il me semble normal que l’investissement du gouvernement porte sur le programme de CSeries et pas autre chose. Il s’agit du même procédé que les traditionnels prêts remboursables de Partenariat Technologique Canada, qui ne s’appliquent qu’à un programme spécifique. Les prêts sont remboursés si le nouvel avion se vend. Dans le cas qui nous occupe, le risque est le même, sauf que si le programme fonctionne et qu’on vend des CSeries pendant 30 ans, le Québec aura réalisé un coup fumant.
Ottawa aura injecté 15 milliards dans le secteur de l’auto en Ontario
Suite à la crise financière de 2008, le gouvernement fédéral a volé au secours de l’industrie automobile de l’Ontario. D’abord en prenant une participation de 6,6 milliards de dollars dans General Motors. Le gouvernement ontarien s’est de son côté engagé à mettre 3,3 milliards dans cette coentreprise avec le gouvernement américain. Mais Toronto n’a jamais eu à débourser un sou, puisque le gouvernement fédéral lui a avancé la somme en l’insérant dans son bilan en douce! C’est donc dire que le gouvernement conservateur a injecté 10 milliards de dollars dans une entreprise américaine, sans aucune garantie à l’époque de revoir la couleur de son argent. C’est près de huit fois plus que ce que Québec a injecté dans la CSeries. Sept ans plus tard, on comprend que les gouvernements n’ont pas perdu beaucoup d’argent dans cette aventure avec General Motors, mais ils n'en n'ont pas gagné non plus. À ces 10 milliards de dollars, il faut rajouter 3 autres milliards injectés par Ottawa dans ce secteur, exclusivement en Ontario. Puis, il faut encore rajouter deux autres milliards pour stimuler l’innovation pour compenser les ententes de commerce, en aidant des entreprises comme Ford, General Motors ou Toyota, toutes des entreprises étrangères. En tout, Ottawa aura injecté 15 milliards pour soutenir le secteur de l’auto en Ontario. 15 milliards!
L’aéronautique bien plus payante que l’auto
Ottawa se fera sans doute tirer l’oreille avant d’accoter le gouvernement du Québec pour soutenir le programme de CSeries. Pourtant, l’aéronautique est un secteur hautement lucratif pour l’économie canadienne. Que la région de Montréal et le Québec – et par extension le Canada – soient devenues des joueurs de calibre mondial malgré la taille modeste de notre marché, tient du miracle économique. Quand on compare cette industrie à celle de l’auto et à l’injection des sommes colossales qu’y a investie le gouvernement fédéral, il ne devrait y avoir aucune hésitation à Ottawa. Ce sera le premier test sérieux d’un gouvernement Trudeau, qui a obtenu une partie de sa majorité au Québec et en particulier dans la région de Montréal.

* À 124 % du montant initial jusqu'ici, selon Bombardier (P.12)