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Moi, je mange

Bloc nourriture
Illustration Marie-Pier Gagné

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À quel moment la bouffe est devenue un problème dans ma vie ? Peut-être l’a-t-elle toujours été. Je me rappelle très jeune m’être goinfrée en cachette tout en me sentant immensément coupable chaque fois que je mangeais ce qui n’était « pas bon pour moi », comme on disait.

Le problème, c’est que j’ai peut-être toujours eu un rapport malsain à la bouffe, mais je ne me reconnaissais pas dans le portrait qu’on dressait des troubles alimentaires. Comme avec tant d’autres enjeux, on ­oublie qu’il s’agit d’un continuum et on met de l’avant une vision polarisée: les gens sains et les gens malades. Dans le clan des troubles, il y avait les anorexiques et les boulimiques. Puisque je ne me faisais pas vomir j’étais donc rassurée: j’échappais à la ­définition consensuelle de la boulimie et j’étais donc dans le clan des gens sains!

J’apprendrai plus tard, en faisant mes propres recherches, que les vomissements ne sont pas une caractéristique ­obligatoire de la boulimie. ­Personne ne me l’avait dit.

Faire des choix

J’ai beau être la personne la plus rationnelle et en contrôle, l’alimentation, c’est ma zone anarchique. Je ne la contrôlais pas à 15 ans quand je gérais ma peine d’amour en vidant le gros pot de Nutella à la cuillère, je ne la contrôle pas plus aujourd’hui quand je (di)gère mon stress en mangeant tout le contenu de la casserole sans vraiment m’en rendre compte.

L’engouement pour le veganisme ou d’autres choix alimentaires du même ordre me confronte chaque jour à l’existence d’un univers que je ne connais pas, un univers où manger est un choix. La diversité des arguments déployés me semblent souvent très convaincants et j’admire les gens qui ont des convictions et s’y tiennent. Mais tous les arguments convaincants du monde ne peuvent pas me convaincre pour l’instant: ça n’a rien à voir avec mon jugement. Mon rapport à la bouffe est purement impulsif.

C’est comme si les préoccupations alimentaires actuelles s’organisent autour de la notion des ­valeurs et de la volonté. Tout ça vous paraît peut-être évident, mais ce ne l’est pas pour ceux qui se sentent constamment en marge du contrôle. Je n’ai pas le sentiment de pouvoir choisir. Depuis toujours, je me couche en me disant que demain je gérerai mon alimentation avec la même efficacité que je joue à Tetris: les produits complémentaires et la quantité suffisante pour marquer des points et survivre le plus longtemps. Et presque chaque jour je m’enfarge dans des excès que je connais pourtant par coeur.

Se reconnaître

Je ne dis pas qu’il n’y a pas de solution, je constate seulement qu’il nous faudrait pouvoir reconnaître des troubles même quand ils ne se déclinent pas dans des termes qui correspondent à notre imaginaire rigide de la pathologie. Tout ne peut pas se ­régler par des arguments rationnels. Je SAIS très bien tout le mal que mes crises de bouffe me font: mais savoir ne suffit pas toujours pour agir.

Pourquoi sortir du garde-manger maintenant? Parce que je suis parfois si lasse devant un discours dominant qui veut nous faire croire que toutes nos vies reposent sur des choix raisonnés. Suis-je donc la seule à ne pas pouvoir répondre en tout à cette image de l’adulte conscient, équilibré et responsable qu’on me vend partout?

 

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