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Un photographe et ses 100 000 photos volées

C’était un acte de vengeance pour le blesser, croit celui qui travaille depuis 20 ans au Devoir

Jacques Nadeau a appris à vaincre ses peurs et est heureux aujourd’hui.
Photo Le Journal de Montréal, Frédérique Giguère Jacques Nadeau a appris à vaincre ses peurs et est heureux aujourd’hui.

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Jacques Nadeau croit connaître les gens qui lui ont volé plus de 100 000 photos prises pendant sa carrière de photojournaliste au Québec.

Ils l’ont fait par pure vengeance et pour se bâtir une collection personnelle, estime le photographe du Devoir­­, visiblement blessé.

«Ces gens-là, ce sont des gens vides à l’intérieur. Ils se font un plaisir personnel de s’approprier le bien des autres. Ici, dit-il en pointant son cœur, ils n’ont rien.»

Selon lui, les voleurs n’ont pas l’intention de vendre ses photos parce qu’ils ont déjà suffisamment d’argent.

Le 14 juillet, les criminels se sont introduits dans son condo d’Outremont et ont volé cinq disques durs, des photos imprimées de René Lévesque­­ et une télévision. Jacques Nadeau était dévasté.

Peu de temps après, il a miraculeusement réussi à retrouver le tiers des photos qui lui avaient été volées en ressortant des CD, des disquettes, des clés USB et de vieux négatifs.

Pour se venger à son tour, le photographe a publié un livre ce mois-ci, le troisième de sa carrière, dans lequel on peut consulter 320 photos retrouvées. L’ouvrage est intitulé Photos retrouvées.

Jacques Nadeau vient de se faire bousculer alors qu’il est au cœur d’une manifestation.
Photo courtoisie
Jacques Nadeau vient de se faire bousculer alors qu’il est au cœur d’une manifestation.

Phobie

Publier ce livre est aussi une façon pour Jacques Nadeau de se remémorer à quel point il a dû travailler fort pour devenir photojournaliste.

Son métier l’a amené à rencontrer des milliers de personnes dans le monde entier. Pourtant, quand il était plus jeune, il avait peur des gens. Il était pratiquement agoraphobe.

Encore aujourd’hui, l’homme qui cumule 42 ans d’expérience travaille sur cet aspect de lui-même.

«Je trust pas le monde, j’ai beaucoup de difficulté à faire confiance, dit-il. Je suis vraiment pas normal.»

Enfant, il n’aimait pas l’école. Il avait hâte d’arriver chez lui pour s’enfermer dans une pièce et éteindre toutes les lumières. Il se sentait bien quand il était dans le noir.

D’ailleurs, à 62 ans, ça lui arrive encore à l’occasion. Aujourd’hui, il a une relation d’amour-haine avec les gens. Il a besoin d’eux, mais parfois il les craint.

«Mon métier, c’est pas juste de peser sur un piton, c’est beaucoup les rencontres que je fais, explique-t-il. Mon métier m’a forcé à faire un effort incroyable pour aller voir les gens que je ne connais pas.»

Jacques Nadeau a commencé la photographie en 1973, à l’âge de 18 ans. Cet autodidacte était loin de se douter que c’était le début d’une très longue carrière.

«Son talent consiste à saisir l’âme d’un événement et celle des personnes qui en sont le centre, estime Bernard Descôteaux, le directeur du Devoir. Dans ses photos, le regard, les yeux des personnages photographiés sont très souvent le point focal. Cela lui est possible parce qu’il est un être d’une grande sensibilité.»

Toxicomanie

À 33 ans, en 1986, le photographe a commencé à consommer de la cocaïne de façon abusive.

Chaque fois, c’était comme s’il prenait une pause de son anxiété. Quatre ans plus tard, il a pratiquement arrêté, mais a tout de même eu quelques rechutes.

«Une rechute, ça consiste à défoncer des murs qui te font peur, précise Jacques Nadeau. Bien souvent, ce ne sont pas des défis matériels, mais plus psychologiques. Pour moi, c’était souvent affectueux.» Malgré sa dépendance, il n’a jamais arrêté de travailler. Il considère que sa fille Virginie lui a sauvé la vie plusieurs fois.

Adolescent, il savait qu’il n’aurait pas une vie ennuyante. Il a souvent priorisé sa carrière, au détriment de sa vie amoureuse. Les relations affectives sont complexes pour lui parce que peu de femmes comprennent son mode de vie.

Il travaille six jours par semaine et n’a pas d’horaire établi. Malgré tout, Jacques Nadeau considère qu’il n’a jamais travaillé une minute de sa vie.

Ses trois photos préférées de son livre

 
Le bébé autochtone sur la page couverture. La photo de l’enfant a été prise en 2006 dans la communauté Mashteuiatsh au Lac-Saint-Jean. Jacques Nadeau a un attachement particulier pour cette photo parce qu’il s’identifie beaucoup au bébé. Il s’est longtemps senti coincé et attaché comme lui. Après le vol, il se sentait à nouveau comme ça. Tout le travail qu’il avait fait pour faire confiance aux gens était réduit en miettes. Il a dû travailler très fort pour défaire les nœuds et sortir de son mutisme.
Photo Jacques Nadeau
Le bébé autochtone sur la page couverture. La photo de l’enfant a été prise en 2006 dans la communauté Mashteuiatsh au Lac-Saint-Jean. Jacques Nadeau a un attachement particulier pour cette photo parce qu’il s’identifie beaucoup au bébé. Il s’est longtemps senti coincé et attaché comme lui. Après le vol, il se sentait à nouveau comme ça. Tout le travail qu’il avait fait pour faire confiance aux gens était réduit en miettes. Il a dû travailler très fort pour défaire les nœuds et sortir de son mutisme.
René Lévesque, devant le Parlement, quelques minutes après avoir démissionné comme chef du Parti québécois, le 20 juin 1985. Jacques Nadeau a eu le cœur brisé ce jour-là. Il a connu le politicien, mais aussi l’homme. Pour lui, René Lévesque était un homme de conviction qui ne changeait pas de personnalité devant les caméras. Il a même déjà joué au blackjack avec l’homme politique.
Photo Jacques Nadeau
René Lévesque, devant le Parlement, quelques minutes après avoir démissionné comme chef du Parti québécois, le 20 juin 1985. Jacques Nadeau a eu le cœur brisé ce jour-là. Il a connu le politicien, mais aussi l’homme. Pour lui, René Lévesque était un homme de conviction qui ne changeait pas de personnalité devant les caméras. Il a même déjà joué au blackjack avec l’homme politique.
Jack Layton, alors chef du NPD, se recueille en décembre 2005 pendant une commémoration de la tuerie de Polytechnique. Tout comme René Levesque, Jack Layton était un homme de conviction, croit le photographe. Il ne jouait pas un personnage et pensait chaque mot qu’il disait. «Il avait une aura incroyable», dit-il.
Photo Jacques Nadeau
Jack Layton, alors chef du NPD, se recueille en décembre 2005 pendant une commémoration de la tuerie de Polytechnique. Tout comme René Levesque, Jack Layton était un homme de conviction, croit le photographe. Il ne jouait pas un personnage et pensait chaque mot qu’il disait. «Il avait une aura incroyable», dit-il.

Une vraie « tête de cochon »

Virginie Jacques-Nadeau, la fille de Jacques, s’amusait avec son père au parc Jeanne-Mance de Montréal en mars dernier.
Photo Jacques Nadeau
Virginie Jacques-Nadeau, la fille de Jacques, s’amusait avec son père au parc Jeanne-Mance de Montréal en mars dernier.

La fille de Jacques Nadeau est probablement la personne idéale pour le décrire. Selon elle, il est passionné et extrémiste, mais surtout très tête de cochon.

«Mais c’est ça qui fait qu’il est bon, il pousse tout à l’extrême, tant dans son travail que dans sa vie, croit Virginie Jacques-Nadeau. Quand il veut quelque chose, il l’a toujours.»

La jeune diplômée des HEC fait notamment référence au travail de son père pendant les manifestations étudiantes de 2012. «Il allait directement dans la foule, dans la police, j’étais même un peu inquiète», ajoute-t-elle. La couverture photographique de Jacques Nadeau a d’ailleurs fait l’objet de son dernier livre intitulé Carré rouge, paru en 2012.

La femme de 25 ans voit davantage son père comme un ami que comme une figure parentale.

«Je suis très transparente avec lui, je n’ai pas peur de lui dire les choses comme je les dirais à un ami, dit-elle. Je n’ai pas une relation typiquement père-fille avec lui.»

La jeune femme, qui travaille dans une agence publicitaire, vient de déménager à quelques pas de chez son père. Ils se voient plus souvent qu’avant, soit environ une fois par semaine.

«Maintenant on va faire l’épicerie ensemble!», indique-t-elle en riant.

Virginie Jacques-Nadeau est fière de la façon dont son père voit son métier. «Je trouve ça inspirant de voir que son travail est devenu un loisir. J’aimerais ça être comme ça un jour.»

 

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