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Un best-seller venu tout droit de Chine

Un best-seller venu tout droit de Chine
Photos courtoisie, Deng Xixun

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En chine, L’enfer des codes a été l’un des thrillers les plus populaires de ces dernières années. Ce qui explique en partie pourquoi on a tant tenu à interviewer Mai Jia, qui nous a répondu de Hangzhou, une ville du sud de la Chine réputée pour la beauté de ses paysages.

À l’instar de John le Carré, d’Ian Fleming ou de Jason Matthews, Mai Jia a d’abord été espion avant de secrètement commencer à écrire son premier roman. En googlant son nom, on pourra d’ailleurs apprendre qu’il a intégré l’Armée populaire de libération au début des années 1980 et qu’au tournant du troisième millénaire, il était déjà l’un des auteurs les plus populaires de Chine. Mais les barrières linguistiques étant mille fois plus efficaces que n’importe quel garde-frontière pour en retarder le rayonnement international, ce n’est qu’aujourd’hui qu’on peut enfin lire en français L’enfer des codes. Un livre qu’on a adoré, l’histoire du taciturne Rong Jinzhen étant aussi surprenante que captivante.

Tout comme sa grand-mère, jadis surnommée Tête d’abaque, Rong Jinzhen est un véritable génie des mathématiques: même s’il n’a jamais eu la chance d’aller à l’école, il sera admis d’emblée à l’Université N., où il assimilera en deux semaines un programme réclamant habituellement quatre ans d’études! Jinzhen attirera ainsi très vite l’attention du célèbre professeur autrichien Jan Liseiwicz, qui refuse de quitter la Chine tant et aussi longtemps qu’Hitler continuera à faire des siennes en Europe. Dans l’intervalle, il poursuit ses recherches sur l’intelligence artificielle et grâce à son nouvel assistant, il espère bientôt pouvoir surprendre l’ensemble de la communauté scientifique en créant les ordinateurs de la prochaine génération. Ce qui aurait pu arriver si Jinzhen n’avait pas été recruté par l’Unité 701, une organisation gouvernementale de contre-espionnage cherchant désespérément quelqu’un capable de déchiffrer le code Purple. Le dernier candidat en lice a carrément perdu la raison en s’acharnant à le décrypter et Jinzhen, qui a toujours été plutôt fragile de nature, pourrait lui aussi sombrer sous peu dans la folie...

À mi-chemin entre la saga familiale et le roman d’espionnage, L’enfer des codes nous permet surtout de découvrir l’immense talent de l’écrivain Mai Jia. Et les ordinateurs sur lesquels travaillaient Jan Liseiwicz et Rong Jinzhen ayant depuis beaucoup évolué, on en a profité pour lui poser quelques questions par courriel!

L’enfer des codes, Mai Jia, aux Éditions Robert Laffont, 336 pages
Photo courtoisie
L’enfer des codes, Mai Jia, aux Éditions Robert Laffont, 336 pages

 

Après avoir passé 17 ans dans l’Armée populaire de libération, qu’est-ce qui vous a amené à la littérature?

J’ai été admis à l’École militaire en 1981. J’ai commencé à écrire en 1986. J’ai quitté l’armée en 1997, ce qui signifie que j’étais encore dans l’armée quand j’ai commencé à écrire. Or, en réalité, la graine de la littérature n’a pas germé dans l’armée, mais plutôt au cours de mon enfance. En effet, pendant la «Grande Révolution Culturelle Prolétarienne», ma famille s’est trouvée en butte aux persécutions politiques, car mon père et mes deux grands-pères étaient considérés comme «ennemis du peuple» et toute la famille, ainsi affublée d’une queue honteuse, était victime de discriminations de toutes sortes. J’ai vécu une enfance solitaire, presque aucun enfant de mon âge n’acceptant de jouer avec moi, si bien que mon esprit encore immature a été profondément blessé. C’est la solitude qui m’a amené à tenir un journal dès l’âge de 12 ans. Ce journal est devenu mon ami et mon seul interlocuteur. Comme l’a si justement écrit Hai Mingwei, les souffrances de l’enfance constituent la meilleure formation pour devenir écrivain. Cela s’est avéré exact pour moi. Je pense que mon enfance malheureuse a produit, spécialement pour moi, un ami: mon journal. Ce journal a été mon remède, l’outil qui m’a débarrassé du sentiment de solitude, et ma toute première œuvre d’écrivain. Il m’a entraîné à écrire et a accru mon amour de l’écriture.

L’Enfer des Codes est votre tout premier roman ?

C’est mon premier long roman, mais, auparavant, j’ai écrit des nouvelles plus ou moins longues représentant plusieurs centaines de milliers de caractères. Mon journal, toutefois, en renferme davantage, certainement plusieurs millions. Ce serait le meilleur matériau pour quelqu’un qui voudrait faire des recherches sur moi. Or, personne d’autre que moi ne pourra jamais le consulter. Le 16 mai 1997, quand mon premier enfant est né, le soir même, j’ai fait deux choses: premièrement, j’ai fait le serment de ne plus jamais rien écrire dans mon journal, car il avait été le remède pour la «maladie» contractée au cours de mon enfance, et tout comme certains deviennent dépendants de leurs médicaments, j’étais devenu accro à mon journal, ce qui était une autre maladie. Pour mériter le nom de père, je devais la guérir. Deuxièmement, j’ai écrit un testament dans lequel je demande que personne ne soit autorisé à lire mon journal qui devra, à ma mort, être incinéré en même temps que moi. J’aime faire des recherches sur les autres, mais je n’aime pas qu’on fasse des recherches sur moi, en particulier sur ce que je suis dans mon journal.

Vous rappelez-vous ce qui vous a donné l’idée d’écrire L’Enfer des Codes ?

Quand je suis sorti diplômé de l’École militaire, j’ai été affecté à un service secret de renseignements. Le profane peut difficilement imaginer les contraintes que le secret implique. Un jour, alors que j’avais pris le train pour rentrer passer mes vacances chez moi, quand je me suis aperçu que j’avais emporté un carnet de travail qui n’était pas censé sortir de la base militaire, j’ai eu l’impression de transporter une bombe qui risquait d’exploser à tout moment. J’étais comme une fourmi sur une poêle à frire, brûlé par la terreur. C’était une expérience très particulière qui comportait à la fois un aspect tragique et un aspect comique. Le tragique était que j’avais violé le règlement et que, si mes supérieurs s’en apercevaient, je serais sévèrement sanctionné. Le comique était que le carnet ne contenait rien de top secret et que, même s’il était intercepté, le contenu ne pouvait causer aucun tort à l’organisation. C’est à ce genre de situation embarrassante et oppressante que se trouve souvent confronté quiconque travaille pour un organisme du pouvoir, tout comme l’enfant élevé dans une famille à cheval sur les principes doit souvent accepter des sacrifices et se plier à des interdictions dépourvues de sens. Peut-être ai-je commencé à écrire le roman pour exprimer l’effet produit par ce genre d’expérience. Mais au fur et à mesure que j’écrivais, le roman changeait de forme et changeait aussi de contenu. Le petit lapin que je voulais produire avait émis des métastases qui, en provoquant une soudaine mutation génétique, l’avaient métamorphosé en éléphant et je me suis retrouvé à deux doigts de la mort. En fin de compte, il m’a fallu 11 ans pour écrire ce roman, car j’étais comme Sisyphe: condamné à rouler éternellement vers le sommet d’une colline un rocher qui ne cesse de redescendre sans jamais l’atteindre. L’inspiration qui m’avait soutenu au début avait fini par devenir presque inutile. Onze années! D’immenses changements se sont produits en moi, et mon personnage a grandi et changé en même temps que moi.

Vous êtes-vous appuyé sur votre expérience des services chinois du renseignement pour écrire le roman ?

Bien sûr, sans cette expérience, je n’aurais pas pu écrire le roman, mais cela ne signifie pas que ce que j’ai écrit représente mon expérience. En réalité, je ne pourrai jamais raconter mon expérience. Néanmoins, mon expérience m’a fourni les connaissances qui m’ont permis d’éviter de commettre des erreurs élémentaires. Un point c’est tout. L’expérience est «ce qu’on a vu et ce qu’on a entendu». Pour l’écrivain, c’est seulement le point de départ.

L’univers des mathématiques et de la cryptographie vous a toujours fasciné ?

À vrai dire, il m’a plutôt fait beaucoup souffrir. Il s’agissait de greffer l’abstraction et l’aridité des mathématiques et des codes sur la littérature, ce qui n’était pas une tâche facile, mais, puisque j’avais choisi le personnage de Rong Jinzhen, je me devais de la mener à bien. Je me suis donc assigné pour objectif de créer un personnage qui n’avait encore presque jamais existé dans le monde de la littérature. Pour ce faire, j’ai payé un prix élevé, mais j’ai obtenu la rétribution de ma souffrance. Ainsi, quand j’ai lu dans votre lettre: «I discovered a great author and a great story», j’ai recueilli un fruit d’une valeur inestimable.

Est-ce que le code Purple a vraiment existé ? Et qu’en est-il de l’Unité 701 ?

Tous les pays qui possèdent une armée ont leur Unité 701, et toutes les Unités 701 doivent décoder Purple ou Black. J’ai récemment découvert qu’il y a plus de 70 ans, le «père de l’ordinateur», Alan Turing, avait fait ce travail et décrypté un code de l’armée allemande intitulé «Enigma». Certains ont déclaré que sans cette réussite, la Seconde Guerre mondiale aurait pu durer deux ans de plus.

Les responsables de l’Armée populaire de libération ou d’un autre organisme gouvernemental ont-ils lu votre manuscrit avant sa publication ?

Ce roman a été lu et approuvé par l’Armée. On peut imaginer que ce genre de roman ne puisse pas franchir certaines limites. Je suppose qu’il en irait de même au Canada, car cela implique certains secrets militaires, mais j’aime taquiner les limites pour manifester mon talent. À vrai dire, pour l’écrivain qui possède la créativité, on peut affirmer que les limites n’existent pas, ou bien qu’il n’y a qu’une seule limite, celle de son talent. Le tigre ne peut pas imposer de limites à la liberté de l’aigle.

Les romans que vous avez écrits par la suite sont-ils tous des romans d’espionnage ?

J’ai déjà écrit cinq romans appartenant à cette catégorie, mais j’ai l’intention d’abandonner ce genre de romans, car ils sont trop difficiles à écrire. J’écris en ce moment un roman dans lequel j’explore l’obscurité de l’âme humaine. Il ne comportera ni formules mathématiques ni équations. Il n’y aura que des problèmes concernant l’homme lui-même.