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Séances de vaccination inutiles mais payantes

Des médecins facturent jusqu’à 5000 $ pour moins d’une journée de présence

Carrefour médical du Vallée Richellieu
Photo Le Journal de Montréal, Martin Chevalier Pendant le mois de novembre, des médecins ont facturé leur présence à des séances de vaccination dans cette clinique de Belœil.

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Des médecins facturent à la RAMQ une véritable fortune pour participer à des séances de vaccination contre la grippe le soir et la fin de semaine alors que leur présence n’est nullement requise.

Certains peuvent empocher jusqu’à 5000 $ en moins d’une journée, selon les informations obtenues par notre Bureau d’enquête.

Des médecins de famille de la Rive-Sud qui exercent dans des cliniques médicales publiques arrondissent leurs fins de mois en participant à ces séances de vaccination contre la grippe en dehors des heures normales de bureau.

Selon nos informations, un médecin qui a déjà pratiqué à la clinique Carrefour médical Vallée du Richelieu, à Belœil, a même pu voir plus de 250 patients lors d’une seule séance de vaccination un samedi en novembre.

L’examen d’un patient se détaille en moyenne 20 $, mais peut atteindre jusqu’à 100 $ selon la lourdeur du cas, d’après le professeur à l’Université de Montréal et spécialiste en rémunération médicale Damien­­ Contandriopoulos. C’est ainsi que le montant de 5000 $ est vite atteint.

Bar ouvert

Deux sources différentes qui se sont confiées à notre Bureau d’enquête dénoncent cette pratique, qualifiée de «bar ouvert» et de «vache à lait» pour des médecins peu scrupuleux.

«C’est drôle, ça arrive toujours les fins de semaine ou le soir, ces séances, parce que les médecins touchent des primes à ce moment-là», dit une de ces sources, bien au fait de la situation.

Rappelons que le Vérificateur général du Québec a observé des dépassements de coûts de 417 millions $ dans la rémunération des médecins dans son rapport déposé à la fin novembre. Une des causes invoquées est le nombre important de primes qu’ils sont en droit de réclamer.

Pas besoin de médecin

Selon la loi, la présence d’un médecin n’est aucunement requise pour administrer un vaccin contre la grippe. D’ailleurs, les médecins qui facturent ces séances ne donnent même pas le vaccin et se contentent de superviser l’infirmière qui pique le patient.

Dans tous les CLSC du Québec, il n’y a jamais de médecins présents lors des séances de vaccination. Les infirmières font le travail seules.

«Le médecin n’a pas besoin d’être là. Qu’est-ce qu’il fait là? Il y a plein de pharmacies et de CLSC qui offrent la vaccination gratuitement», dit une source.

Tout à fait légal

Dans un article daté de 2007 publié dans la revue Le Médecin du Québec, le Dr Michel Desrosiers, qui est aussi avocat et directeur des Affaires professionnelles à la Fédération des médecins omnipraticiens du Québec (FMOQ), précise que cette pratique est tout à fait légale.

«Vous êtes en droit de réclamer la rémunération pour un examen ordinaire ou complet, mais ne pouvez alors réclamer d’honoraires spécifiques pour la vaccination qui s’y trouve incluse», explique-t-il dans un article intitulé L’organisation de séances de vaccination.

Le Dr Desrosiers écrit que tout ce que le médecin doit faire, pour pouvoir facturer, c’est «d’être présent [à la séance de vaccination], de rencontrer et d’évaluer le patient pour vérifier les indications ou les contre-indications, répondre à leurs questions et vous assurer qu’ils consentent au service.»

«La vaste majorité des médecins préfèrent effectuer et facturer un examen, plus souvent un examen ordinaire [plutôt que de vacciner eux-mêmes]. Ils peuvent ainsi réclamer le supplément pour clientèle vulnérable pour leurs patients inscrits» - Dr Michel Desrosiers, «L’organisation de séances de vaccination», Le Médecin du Québec, octobre 2007

Une pratique scandaleuse, dit un expert

«Il n’y a aucune raison au monde pour qu’un médecin assiste à une séance de vaccination contre la grippe. Il n’a pas besoin d’être là», s’indigne l’expert Damien Contandriopoulos, qui juge carrément scandaleuse cette pratique.

<b>Damien Contandriopoulos</b><br /><i>Expert en rémunération</i>
Photo Courtoisie, YouTube
Damien Contandriopoulos
Expert en rémunération

Selon lui, un médecin au Québec pourrait théoriquement embaucher huit infirmières à bas prix dans une agence de placement de personnel, organiser une séance de vaccination avec ses propres patients le samedi matin, et facturer pour tous les patients qui se présentent à la séance un examen médical en effectuant un minimum de travail.

«Ce n’est pas illégal, mais éthiquement, c’est aberrant, dit-il. À partir du moment où un médecin voit un patient, il peut facturer une visite», dit-il.

Pas de sanction

Le système, selon lui, est vulnérable, parce que la Régie de l’assurance-maladie du Québec (RAMQ) a très peu de moyens de vérifier l’honnêteté des médecins.

«Tout le système repose sur l’idée que les médecins ont un comportement éthique», dit-il.

Selon lui, la réticence de la RAMQ à fournir des métadonnées aux chercheurs aggrave encore le risque d’abus.

Selon une source à qui nous avons parlé, le système encourage ce genre d’abus parce qu’il y a très peu de sanctions pour ceux qui se font prendre.

«La pire chose qui peut arriver à un médecin qui surfacture, c’est qu’on lui demande de rembourser. Il n’y a même pas de pénalité et personne n’en entend jamais parler», dit cette­­ source.

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