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Colonisés et contents

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Oyez, oyez, militants indépendantistes désabusés et à court d’inspiration, voici un livre pour vous, pour nous! C’est indéniablement le meilleur essai de l’année 2015. Il est écrit par un universitaire, mais son style est celui d’un pamphlétaire qui ferait rougir ses prudes collègues qui ne se permettent pas ce niveau de langage, un langage percutant et jouissif, qui n’a rien de savant tout en l’étant, car l’ouvrage est bien documenté.

C’est du Falardeau sans les sacres, un Falardeau qui aurait revêtu son habit de professeur. Jugez par vous-mêmes: cet éminent professeur de droit international de l’Université Laval reste assis lorsqu’on joue l’hymne national au Centre Bell! «Il ne me viendrait jamais à l’idée d’enlever ma casquette ou mon chapeau pour suivre [le] code des bonnes manières en pareilles circonstances.» Voilà le comportement de quelqu’un qui refuse de ramper devant le colonisateur.

Si Raymond Lévesque chante qu’il a compris que le Québec est son pays lorsqu’il a constaté qu’il ne pouvait s’exprimer en français au Manitoba, en Saskatchewan, en Alberta, en Colombie ou en Ontario, pour M. Arbour, ce furent trois événements récents qui lui ont ouvert les yeux, «par accident».

Le premier choc, c’est lors des ­célébrations du 400e anniversaire de la fondation de Québec par ­Samuel de Champlain, en 2008. Une fête détournée à des fins bassement politiques par Corporate Canada et Patrimoine Canada. Plutôt que de célébrer la naissance d’un peuple et la capitale nationale, on a célébré la «fondation de l’État canadien». On s’est empressé «d’occulter le passé, l’histoire. [...] Il fallait que la fondation de Québec en 1608 soit l’œuvre commune des Amérindiens, des Français et des Britanniques. Des Britanniques? Oui, oui, des Britanniques. [...] Pour mieux m’arracher à mes racines françaises, Corporate Canada a volé ma mémoire collective».

Canadianiser l’histoire

Cessons d’être des colonisés! <br />
J. Maurice Arbour<br />
Presses de l’Université Laval
Photo courtoisie
Cessons d’être des colonisés!
J. Maurice Arbour
Presses de l’Université Laval

Le clou de l’événement, ce fut l’inauguration des festivités en France sous la présidence de la gouverneure générale du Canada, Michaëlle Jean, la petite reine du Canada qui s’est présentée comme «la successeure aujourd’hui de ­Samuel de Champlain, le premier gouverneur du Canada»! Rien de moins. La fondation de l’État canadien remonte pourtant à 1867 et non pas à 1608, lui fait remarquer l’auteur insulté à juste titre, tout comme la gouverneure générale du Canada n’est pas la successeure du premier gouverneur de la Nouvelle-France. D’autres, comme Biz, de Loco Locass, ont aussi dénoncé cette tentative des fédéralistes de canadianiser la fondation de la Nouvelle-France par Champlain.

Le deuxième choc s’est produit l’année suivante, en 2009, avec le projet saugrenu de reconstitution du 250e anniversaire de la chute de la Nouvelle-France sur les Plaines d’Abraham. On voulait célébrer «ma propre chute, d’affirmer l’auteur. Quelqu’un, quelque part, se payait ma tête et me prenait manifestement pour un abruti, mieux, un colonisé endormi et heureux de l’être». Patrimoine Canada finançait cette «fête du colonisé qui danse sur le sang versé en 1759-1760». Arbour fustige au passage ceux qui affirment aujourd’hui qu’il est inutile de ressasser ce «passé oublié, déserté, abandonné, enterré», comme si ­notre destin était réglé une fois pour toutes. «Amnésie collective, perte de ses repères identitaires, ignorance crasse, ravages de l’assimilation qui ne distingue plus entre victoire et défaite, entre Anglais et Français...» Puis l’auteur énumère la longue liste des dommages collatéraux suite à cette défaite: vols de bétail, récoltes et villages brûlés, ruines et boucheries immondes marquèrent le début de la colonisation anglaise.

Le troisième choc, c’est l’incident de la rue Bloomfield, à Outremont. Un simple fait divers rapporté dans Le Devoir, le 24 décembre 2009, alors qu’un citoyen se fait invectiver par un anglophone parce qu’il lui demande pourquoi il s’est adressé à lui en anglais pour lui ­demander un renseignement.

Ce n’est qu’un aperçu des trésors que renferme ce livre bien ficelé. Du vrai bonbon. L’auteur va bien ­au-delà des arguments avancés dans un ouvrage dont j’ai déjà parlé, Le livre qui fait dire oui. Non seulement celui-ci nous fait dire OUI, mais il dit: ça presse! Pierre Karl Péladeau devrait rapidement recruter ce professeur à la retraite et le nommer à la tête du nouvel Institut sur l’indépendance du Québec.


♦ Disponible en librairie