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Bon matin à tous!

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Ah bon? Vous croyez qu’on peut sauver le français en Amérique en proscrivant l’expression «bon matin» – un anglicisme – et en parlant du défenseur Pé Ka Subban du Canadien de Montréal? Mais alors, si le ridicule ne tue pas, pourquoi s’arrêter à mi-chemin, sans finir la jobbe?

Tant qu’à s’aventurer sur le chemin glissant de la francisation sourcilleuse, on pourrait aussi aller acheter sa quincaillerie au Pneu canadien, et boire un café à la Deuxième tasse. On se sentirait plus francophones, non?

Qui aurait cru que les chevaliers de la langue à l’ASULF, et le bouffon de Hockey Night in Canada chanteraient un jour la même toune? Il y a quelques années, Don Cherry s’est impatienté devant cette nouvelle mode de prononcer correctement les noms des joueurs francophones. C’est quoi l’idée de dire Rwah quand tout le monde sait qu’en anglais Roy se prononce Roille?

(Un jour, je discutais avec des Français qui parlaient de Ulépacar. Il m’a fallu du temps pour saisir qu’ils référaient à Hewlett-Packard, gros fabricant d’ordinateurs à l’époque.)

Imiter les français ?

L’Association pour le soutien et l’usage de la langue française nous suggère d’imiter les Français, et M. Cherry, et faire semblant d’ignorer la bonne prononciation des initiales de M. Subban, afin de les prononcer plus... correctement.

Ça ne peut pas marcher, évidemment. On ne peut pas faire semblant d’être unilingue – et dire qu’on s’en va en voyage à l’Île de Rhodes quand on va au Rhode Island. On sonnerait alors comme Gilles Duceppe pourfendant le gouvernement Harpeur...

Je dois déclarer un intérêt personnel ici: cela fait 40 ans que je gagne ma vie à écrire dans des médias francophones. Cela fait de moi un militant intéressé.

J’ai un intérêt personnel en jeu dans toutes les campagnes visant à éliminer les anglicismes de notre langue quotidienne. Je préfère d’emblée notre magasinage de Noël au krismess chôpigne des Français.

Mais je ne m’étouffe pas si on brunche, le week-end venu. Faut quand même pas en faire une maladie.

Erreurs stratégiques

Car la plus grande menace qui pèse sur la survie du français ne vient pas de l’anglais, du bilinguisme ni du Canada. Elle résulte de deux graves erreurs stratégiques que les francophones du Québec font à répétition depuis 50 ans.

En voulant «purifier» la langue, les puristes l’ont amputée de ce qu’elle avait de plus noble, de plus ancien. Dire moé pour moi, boére pour boire, toute pour tout, cortons pour cretons ou feluette pour fluet remonte à l’époque d’avant la Conquête, où on prononçait toutes les lettres séparément. Du vieux français. Corriger cette pratique «vulgaire» revenait à brûler les meubles de pin pour les remplacer par du «moderne» en arborite.

Mais, en même temps, pour respecter «le peuple», la gauche chic s’est mise à parler comme des humoristes. On a négligé d’enseigner la grammaire, la syntaxe et autres contraintes bourgeoises aux enfants. Résultat: une langue anémique.

L’insécurité linguistique des Québécois, qui conditionne plusieurs de leurs choix politiques, vient de ce que plusieurs se sentent mal outillés pour promouvoir leur culture, et la partager.

Dans ces conditions, je pense que l’ASULF devrait laisser Pernell Karl Subban jouer au hockey, et s’occuper plutôt des vraies affaires, comme on dit.