/investigations/techno
Navigation

Une photo de Denis Coderre qui alimente la controverse

L’entreprise Cisco semblait favorisée dans un appel d’offres de la Ville de Montréal

Cisco
Photo TWITTER Denis Coderre pose devant le logo de l’entreprise Cisco, qu’il a visitée en octobre 2014.

Coup d'oeil sur cet article

Le maire de Montréal ne se gêne pas pour afficher ses photos sur les réseaux sociaux, mais il aurait peut-être mieux fait de ne pas publier celle où il apparaît devant le logo de l’entreprise Cisco, qui sort en première place d’un appel d’offres clairement dirigé vers ses produits informatiques.

Cette photo et d’autres ont été prises lors de la mission économique du maire Denis Coderre en Californie, en octobre 2014.

D’autres entreprises avaient alors été visitées, Google étant la seule autre firme du secteur informatique visitée par la délégation.

Ces photos irritent aujourd’hui plusieurs fournisseurs informatiques qui crient à l’injustice et au favoritisme.

D’autant plus que celui qui occupait jusqu’à tout récemment le poste de consultant lobbyiste chez Cisco (de 2013 à 2015) est nul autre que Paul Zed, qui a été député libéral aux côtés de Denis Coderre à Ottawa.

«Nous, on veut seulement que ce soit juste pour tout le monde, et là, ce ne l'était pas. L'appel d'offres était écrit pour favoriser Cisco dès le départ», a lancé un représentant d'un fournisseur concurrent. Notre Bureau d'enquête a constaté qu'ils étaient nombreux dans l'industrie à partager son opinion. M. Zed a d’ailleurs publié une autre photo de lui et du maire Coderre sur les réseaux sociaux.

Le lobbying de M. Zed visait notamment le «maire de Montréal», selon le registre des lobbyistes.

En septembre dernier, M. Zed a quitté Cisco pour rejoindre les rangs de Rogers.

L’appel d’offres controversé de la Ville de Montréal a été lancé le mois suivant.

Le maire s’est également fait prendre en photo aux côtés du lobbyiste et ex-député libéral Paul Zed (gauche) et de la présidente de Cisco Canada, Bernadette Wightman.
Photo Twitter
Le maire s’est également fait prendre en photo aux côtés du lobbyiste et ex-député libéral Paul Zed (gauche) et de la présidente de Cisco Canada, Bernadette Wightman.

Résultat prévisible

Notre Bureau d’enquête avait écrit à la Ville de Montréal, la semaine dernière, afin de lui signifier qu’un appel d’offres qui se terminait semblait favoriser Cisco.

En d’autres mots, les documents préparés par la Ville exigeaient littéralement des produits Cisco ou leurs équivalents. Certaines clauses étaient écrites de telle manière qu’il semblait impossible à un fournisseur concurrent de se qualifier pour le contrat.

Cet appel d’offres s’est terminé cette semaine. Comme prévu, les trois entreprises soumissionnaires ont présenté des produits Cisco. Les prix soumis varient entre 8 et 12 M$, selon nos informations.

Le lobbyiste Zed

L’administration de la Ville de Montréal soutient n’avoir favorisé aucun fournisseur.

«Je n’ai pas de parti pris, personnellement, ni mon équipe, pour aucun soumissionnaire», a dit le conseiller municipal responsable des dossiers informatiques, Harout Chitilian.

Ce dernier était aussi du voyage en Californie avec le maire lors de la rencontre avec Paul Zed.

Le cabinet du maire Denis Coderre a déclaré qu’il n’y avait eu aucune orientation politique dans la préparation de cet appel d’offres.

Faire ce lien serait «grave», a prévenu le directeur des communications du maire.

Une gestion plus équitable qu’avant

La Ville partait de loin. Son ancien modèle de gestion en télécommunication se résumait à un controversé pactole de 50 M$ (dont 8 M$ en extra) accordé à la firme Telus depuis 2008.

Cette fois-ci, le modèle est différent, avec trois appels d’offres, dont celui qui fait l’objet de ce reportage.

«On passe d’une situation avec un seul fournisseur vers un modèle avec possibilité de 18 fournisseurs [18 lots], explique Harout Chitilian. C’est une prémisse [...] qui mérite d’être soulignée.»

Ce dernier espère que la Ville économisera 5 M$ en cinq ans comparativement au modèle de 2008.

« Interopérabilité »

Même si Montréal cible des produits Cisco comme modèles de référence dans son appel d’offres, la Ville explique qu’elle s’est basée sur des «normes et standards» de l’industrie, ajoutant que plusieurs fournisseurs pouvaient se qualifier pour l’appel d’offres.

Montréal dit aussi vouloir obtenir un «maximum d’interopérabilité» ou de compatibilité avec les systèmes déjà en place.

Cela ne justifiait pas de cibler Cisco, dénoncent les concurrents qui soulignent que les différentes technologies peuvent cohabiter. La Ville réplique que les frais d’interopérabilité doivent être sur les épaules «des fournisseurs, et non des contribuables».

Clause modifiée

Dans sa forme initiale, l’appel d’offres exigeait des équipements d’un seul fournisseur pour un des lots du contrat, ce qui réduisait la concurrence.

Cette clause a été modifiée en raison de la grogne dans l’industrie. Mais la Ville n’admet pas que cette clause était anticoncurrentielle et dit plutôt avoir «stimulé la compétition» en la modifiant.

Questionné sur cette clause, M. Chitilian réplique que le problème «a été adressé».

«Je ne peux pas commenter le pourquoi de cet aspect», dit-il, rappelant qu’il n’est pas dans le bureau avec les fonctionnaires de la Ville pour prendre acte de chaque décision.

«Je crois fermement que personne n’est parfait et que, dans chaque processus, il y a de l’amélioration continue», dit-il.