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L’année où les bons ont terrassé les méchants

STANELY CUP
Photo d'archives, Associated Press Une Coupe Stanley pas comme les autres. Cette conquête ramenait le beau hockey à l’avant-plan. Yvan Cournoyer, le capitaine, et Serge Savard, «le Sénateur», montrent leur joie devant Doug Risebrough, qui admire ces vétérans.

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Il y a 40 ans, le Québec se préparait à vivre une année inoubliable dans son histoire. Que ce soit sportive, politique ou artistique. Une année charnière. J’étais là pour couvrir la plupart de ces événements marquants. Dans l’action, dans les émotions.

Ce n’était pas une finale de la Coupe Stanley comme les autres. Il fallait que le Canadien gagne. Pour le bien du hockey, pour le bien de la Ligue nationale, pour le bien du sport, les bons devaient absolument terrasser les méchants.

Et les bons, c’était le Canadien de Guy Lafleur et de Larry Robinson. Les méchants, c’était les Flyers de Dave «The Hammer» Schultz et Bob «Hound Dog» Kelly.

Même là, la formule était trop réductrice. Les Flyers de Philadelphie étaient un cas à part dans l’histoire de la Ligue nationale de hockey.

En 1974, ils avaient été la première équipe de la grande expansion de 1967 à gagner la coupe Stanley. Leurs victimes avaient été les «Big Bad» Bruins de Boston. Le monde du hockey avait été secoué. Pris par surprise.

Et pourtant, tous les signes étaient là. Pendant la saison 1973-1974, les Flyers s’étaient transformés en Broad Street Bullies. C’était une équipe talentueuse. Le capitaine était Bobby Clarke, un féroce compétiteur et un des meilleurs centres de la Ligue. D’autres grands joueurs brillaient à l’attaque. Bill Barber, 50 buts, Rick MacLeish, 50 buts, Reggie Leach, 61 buts en 1975-1976, Gary Dornhoefer, Bill Clement; les frères Watson en défense avec Ed Van Impe, surnommé «Sir Lancelot» tellement il était dangereux avec son bâton, défendaient le territoire de Bernard Parent.

Et bien sûr, il y avait Parent. Dans la ville de Philadelphie, on trouvait de grands panneaux publicitaires clamant: «Only the Lord saves more than Bernie!»

Et effectivement, Bernard Parent avait gagné deux fois de suite le trophée Smythe remis au joueur le plus utile dans les séries.

Il était LE gardien de la Ligue nationale.

LES GOONS À L’ŒUVRE...

Mais les Flyers étaient célèbres pour d’autres raisons. Ils remplissaient tous les arénas de la Ligue parce qu’on aimait les haïr. Ils frappaient comme des mules, ils se battaient comme des voyous et ils jouaient un hockey discipliné qui camouflait bien toutes leurs folies.

Leur gorille en chef était Dave «The Hammer» Schultz, un gros moustachu qui faisait régner la terreur partout dans la Ligue. Ses fans coiffaient le casque nazi de la Deuxième Guerre mondiale et hurlaient des insanités pendant tout le match.

Les autres bagarreurs suivaient Schultz. D’abord Bob «Hound Dog» Kelly, un bon patineur et un excellent bagarreur. Puis, on retrouvait Don «Big Bird» Saleski et André «Moose» Dupont. Ces deux derniers étaient rendus beaucoup plus braves par la présence de Schultz et de Kelly, et surtout par l’ambiance d’intimidation que créait l’équipe dans son ensemble.

C’était tellement fort que plusieurs joueurs n’hésitaient pas à se plaindre de souffrir d’une vilaine grippe la veille d’un match à Philadelphie. Dans la Ligue, on parlait de la Philadelphia Flu.

LA VIOLENCE PAYANTE

Les dirigeants de la LNH rêvaient de percer le marché de la télé américai­ne. D’ailleurs, la grande expansion de 1967 devait permettre au hockey de s’implanter comme un sport majeur à la télévision. La LNH et le réseau NBC pensaient avoir découvert la clé de leur réussite avec les Flyers. Pendant toutes ces années de violence folle, ce sont les Flyers qui servirent de fer de lance pour la promotion du hockey. On ne montrait pas Guy Lafleur ou Bobby Orr dans les pubs, on montrait Dave Schultz et Don Saleski, ainsi que la bouche édentée de Bobby Clarke.

Tous les dirigeants de la LNH envoyaient leurs meilleurs dépisteurs à la recherche du prochain Dave Schultz. Un bon joueur de 5 pi et 9 po n’attirait plus l’attention. On voulait des gorilles capables de rivaliser avec ceux des Flyers.

En oubliant que les Flyers, c’était avant tout Bernard Parent, le meilleur gardien de la Ligue nationale, Bobby Clarke, Rick MacLeish, Bill Barber, Reggie Leach ou Tom Bladon à la défense. Les gorilles instauraient la peur et l’intimidation, mais c’étaient les joueurs étoiles qui faisaient gagner les matchs.

Sans oublier Fred Shero, dit «Freddy le Brouillard», qui faisait appliquer un système en 16 points sur la patinoire.

La saison 1974-75 se passa à peu près de la même façon. Sauf que les Broad Street Bullies étaient encore pires.

LES «BEUX» DE LA STE-CATHERINE

Scotty Bowman et Sam Pollock, les légendaires dirigeants du Canadien, préparaient leur équipe pour détrôner ces voyous talentueux de Philadelphie.

Avec Pierre Bouchard à la défense, Bowman savait qu’il comptait sur un homme fort capable d’asseoir Dave Schultz sur son derrière. Larry Robinson et Serge Savard étaient capables de se défendre tous seuls. L’addition de Rick Chartraw complétait la force de frappe du Canadien.

Mais avant même le début de la saison, Bowman voulait marquer son point. Lors d’un match préparatoire au Spectrum de Philadelphie, il avait également fait jouer Sean Shanahan. Comme en plus, Yvon Lambert, Mario Tremblay et Doug Risebrough avaient reçu le feu vert, il était inévitable qu’une bagarre générale éclate. Ce fut un terrible free for all. Chartraw, Shanahan, Robinson, Tremblay et Bouchard remportèrent les honneurs de la guerre. Même que Tremblay avait lancé à Mel Bridgeman des Flyers dans son anglais d’Alma: «Come here my sale, my name is not Lafleur, s’tie! » Et Bridgeman s’était fait moucher.

Le lendemain, les journaux titraient: Les «Beux» de la Sainte-Catherine mouchent les Broad Street Bullies».

La saison était lancée. Elle allait se poursuivre à toute allure. Le 31 décembre, le Canadien faisait match nul contre l’Armée rouge soviétique dans un match fabuleux. Quelques jours plus tard, ulcérés par les coups de

cochon des Flyers, les Soviétiques retiraient leur équipe de la patinoire en première période et menaçaient de ne pas poursuivre le match. Ça résume la victoire des Flyers ce soir-là...

ON RETIENT SON SOUFFLE

Les Flyers et les «Glorieux» passèrent à travers leurs séries éliminatoires pour se retrouver en finale. Le monde du hockey retenait son souffle. C’était les Bons contre les Méchants. Le beau hockey des Flying Frenchmen contre la violence débridée des Bullies.

À Toronto, à Chicago, à Boston, à Vancouver, les journalistes et les experts disaient qu’on allait assister à une finale de la Coupe Stanley d’une importance capitale. Son issue allait déterminer le chemin que prendrait la Ligue nationale dans les prochaines années.

Les Flyers se présentaient au Forum avec une excellente équipe. Le trio de Barber-Clarke-Leach avait été le meilleur de la Ligue nationale en saison régulière, devançant celui de Shutt-Maho­vlich-Lafleur.

Mais il manquait deux pièces maî-tresse aux Flyers. Bernard Parent, qui avait déjà raté plusieurs matchs en saison régulière, était également absent pour la finale. Son remplaçant était Wayne Stevenson, un bon gardien, mais qui n’avait pas la stature de Bernard Parent, gagnant de deux trophées Smythe.

L’autre absent était Rick MacLeish, un élégant marqueur de 50 buts pour les Flyers. MacLeish avait des nerfs d’acier et il était toujours au mieux dans les matchs importants.

Malgré leur panache, les Flyers manquaient de munitions pour affronter une équipe qui comptait en son sein neuf futurs membres du Temple de la Renommée.

FAITES VENIR UN MENUISIER

Pourtant, Reggie Leach marqua le premier but du premier match après 21 secondes. Pendant une période au moins, la foule fébrile du Forum sentit que ses favoris étaient nerveux.

Puis en deuxième, la vitesse, la puissance et le talent des Lafleur, Lemaire, Robinson, Mahovlich se mirent à faire la différence. Le Canadien gagna ce premier match par un but.

Le deuxième match allait bon train quand Gary Dornhoefer s’élança à toute vitesse sur le flanc droit. On était en troisième période et les coups d’épaules pleuvaient. Robinson aperçut Dornhoefer du coin de l’œil et avec un synchronisme parfait le frappa de toutes ses forces dans la bande près de la ligne bleue.

Tout le Forum entendit le boum. Quand Dornhoefer se releva, les officiels réalisèrent que la bande était enfoncée de plusieurs pouces et que des têtes de clou sortaient dangereusement des panneaux. Il fallut interrompre la rencontre pour laisser le temps aux menuisiers du Forum de venir réparer la bande et renfoncer les clous dans leurs trous.

Plus tard, on apprit que Dornhoefer avait craché du sang pendant plusieurs jours.

Encore une fois, le Canadien gagna le match par un but.

LA COUPE DU BEAU HOCKEY

Pour le troisième match, les Flyers invitèrent Kate Smith à venir chanter le God Bless America. Ce ne fut pas suffisant. Avec 34 changements de trio, Bowman empêcha les dangereux Clarke-Barber et Leach de mitrailler Ken Dryden et le Canadien musela les Flyers pour l’emporter.

Finalement, le Canadien cloua le cercueil des Broad Street Bullies dès le quatrième match avec une victoire de 5 à 3. Et qui marqua le but vainqueur? Guy Lafleur, évidemment avec Mahovlich, assisté de Lafleur, marquant le but d’assurance.

Dans le vestiaire, les joueurs pleuraient à chaudes larmes en embrassant la coupe Stanley. Jim Roberts, Guy Lafleur, Guy Lapointe et plusieurs autres ne cachaient pas leur émotion. On pleurait, on chantait, on criait. Les joueurs étaient fous de joie. Serge Savard, «le Sénateur», avait le mieux résumé cette série finale historique: «C’est la victoire du vrai hockey sur la violence», avait-il dit.

Il avait raison. À part les Chiefs de Laval, le hockey n’a plus jamais revu des Broad Street Bullies de cet acabit.