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Hydro, possible antiUber ?

Compteur intelligent
Photo Archives / Agence QMI Les nouveaux compteurs numérique d'Hydro-Québec pourraient être l'un des relais de communications pour le programme de chauffe-eau interruptibles.

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Avec son programme de chauffe-eaux interruptibles, Hydro-Québec a une belle occasion de se faire pionnier de la gouvernance numérique démocratique.

Le Québec a connu plus que sa part d’échecs en matière de gouvernance de l’informatique.

Dans l’administration publique, les ratages sont si nombreux qu’il a fallu parler de « bordel informatique ». En santé notamment, on a abandonné le projet inadapté de carte patient à puce que pour mieux se faire passer le Dossier Santé Québec dont le ministre Barette dit qu’il faudrait dépenser un autre milliard de dollars pour achever de le ramancher.

Dans la gouvernance de l’informatique commerciale, ce n’est guère mieux. Ainsi, les mois passent sans que ce gouvernement ne sache quoi faire avec des entreprises comme Uber qui imposent leurs modèles politicoéconomiques planétaires bulldozant lois et pratiques locales.

Nous sommes donc loin d’une maitrise démocratique du numérique.

Hydro-Québec, joyau québécois du siècle dernier, a-t-elle l'ouverture requise pour se faire pionnière du XXIe siècle ?

Hydro-Québec n’est pas en reste avec les multiples ratés du déploiement de ses nouveaux compteurs numériques, dits « intelligents ».

La société d’État a cependant une occasion de se rattraper avec un nouveau projet qui, cette fois, entre carrément dans nos foyers.

Notre chauffe-eau dans l’Internet des objets

Plus tôt cette semaine, une dépêche de la Presse canadienne signalait qu’Hydro « élabore présentement un programme d’adhésion volontaire pour des abonnés qui accepteraient de faire "débrancher à distance" le circuit de leur réservoir à eau chaude pour un court laps de temps. » L’objectif est de permettre à Hydro de faire face aux pointes de consommation hivernales sans effet notable sur le confort des ménages participants. Ces derniers recevraient en plus une compensation financière.

Ayant vu depuis au moins 30 ans cette « nouvelle » revenir régulièrement dans les médias, j’ai donc vérifié si cette fois-ci était la bonne. Il paraitrait que oui selon le porte-parole d’Hydro-Québec, Marc-Antoine Pouliot. Ce dernier a d’ailleurs lui-même participé au projet pilote avec 400 autres employés de l’entreprise l’an dernier.

Deux modes de communications à distance avaient alors été testés. Le premier utilisait Internet. La commande d’interruption est envoyée au chauffe-eau via le routeur wifi de la maisonnée déjà branché à Internet.

Le second mode employait le réseau d’Hydro-Québec qui fait se communiquer entre eux ses nouveaux compteurs numériques. Ici, c’est le compteur numérique qui agit comme dernier relais de la commande d’interruption du chauffe-eau.

Ces pointes hivernales étant prévisibles, les participants au projet pilote recevaient un texto d’avertissement quelques jours à l’avance. Ce texto précisait la période (environ 3 heures) durant laquelle l’alimentation électrique de leur chauffe-eau serait interrompue. Ce même texto offrait aussi le message de réponse à envoyer à l’avance à Hydro si le participant ne voulait pas d’interruption durant cette période en particulier.

Il est prévu que ce projet soit finalement déployé pour l’hiver prochain. Hydro estime que la participation de 100 000 abonnés résidentiels permettrait une réduction de 70 mégawatts de la demande aux moments précis où son réseau est le plus vulnérable.

L’enfer est dans les détails

Voilà un projet potentiellement profitable, autant pour les abonnés participants, pour Hydro-Québec que pour l’ensemble de la société québécoise, actionnaire et utilisatrice d’un réseau ainsi rendu plus résilient.

Actuellement, les grandes lignes du programme définitif – technologies à adopter ; forme et montant de la compensation financière – resteraient encore à décider. Et si je me fie à ma conversation avec le porte-parole d’Hydro et à la documentation qu’il m’a transmise, la société d’État semble loin d’en avoir soupesé les détails.

Ainsi, à quelle vitesse pourrai-je faire suspendre l’interruption si, suite à un évènement inattendu, j’ai urgemment besoin de plus d’eau chaude que prévu ? Par exemple, si mes enfants arrivent de dehors avec des engelures ou une hypothermie requérant de les mettre en bain chaud ?

De même, les messages d’avertissement pourront-ils être transmis à tous les intéressés, pas seulement à l’abonné inscrit au compte ? Si vous avez déjà eu des ados à la maison ou, lorsqu’étudiant, avez vécu coloc à plusieurs, vous savez combien les communications au sein d’un ménage peuvent être compliquées et combien, même en temps normal, l’eau chaude peut soudain être une denrée disputée ! Même question lorsqu’un même chauffe-eau dessert plus d’un ménage (maison avec bachelor ou multigénérationnelle, par exemple) ? Ces situations exigeraient alors que l’entreprise gère désormais des informations sur des individus qui ne sont pas ses clients.

En outre, tant qu’à voir installé sur mon chauffe-eau un interrupteur numérique connecté, pourrais-je l’utiliser à mes propres fins ? Par exemple, pour l’éteindre lorsque je pars en fin de semaine ou en vacances et le faire rallumer automatiquement deux heures avant mon retour ? Pourrais-je alors utiliser une des applications déjà disponibles pour mon téléphone, ma tablette ou mon ordi ? Rappelons que de plus en plus d’appareils domestiques offerts sur le marché disposent de telles fonctions de contrôle numérique à distance.

Ou est-ce qu’Hydro pourrait utiliser ses compensations financières pour s’acheter les premières centaines de milliers de clients d’un futur service domotique qui nous permettrait de contrôler tous les appareils de nos foyers... via ses serveurs informatiques à elle ? Cette possibilité pour la société d’État d’acquérir ainsi une rente de position commerciale sur un marché totalement autre que l’électricité soulève évidemment maintes questions en matière de concurrence.

Ces questions de détails sont nombreuses, variées et ramifiées. Elles vont même jusqu’à toucher la sécurité publique. Pas plus tard que fin décembre dernier, l’ouest de l’Ukraine a subi une panne d’électricité suite à une cyberattaque. Et le virus impliqué fut aussi détecté chez plusieurs autres compagnies d’électricité. Les communications numériques multiplient les possibilités de fonctionnalités inédites. Mais tout autant, les portes d’entrée vulnérables.

Opportunité remarquable

Hydro-Québec a ici une belle occasion de s’ériger en contremodèle d’un Uber qui décide et change unilatéralement les modèles d’affaires qu’il impose aux chauffeurs, usagers, communautés et autorités.

Nous sommes loin d’une maitrise démocratique du numérique.

La société d’État peut concevoir avec ses abonnés et l’industrie des applications numériques, non seulement les détails d’un programme ciblé, mais tout un modèle de domotique. Et par la même occasion, tester les eaux de ce à quoi pourrait ressembler une gouvernance numérique démocratique.

Difficile de réunir autant de conditions de succès :

  • un petit projet simple aux objectifs non controversés, potentiellement bénéfiques pour tous ;
  • des éléments techniques et des modalités d’utilisation simples, aisés à expliquer et à comprendre ;
  • des retombées potentiellement structurantes pour un secteur industriel émergent, la domotique ;
  • des leçons utiles qu’on peut tirer des expériences de dizaines d’autres programmes similaires (chauffe-eau, climatiseurs) développés par d’autres compagnies d’électricité ailleurs dans le monde ;
  • un mouvement consommateur bien organisé, connaissant bien les abonnés et familier avec ce type de questions ;
  • une industrie locale du numérique particulièrement dynamique ;
  • un gouvernement, une députation et une société en demande de modes de gouvernance numérique qui marchent ; et
  • s’il y a besoin d’un forum de discussion indépendant, une Régie de l’Énergie bien en place et rodée.

Hydro-Québec a une opportunité remarquable ici. La société d’État peut mobiliser les connaissances et les imaginations de ses abonnés et de ses partenaires pour peaufiner un programme à elle. Et dans le même élan, servir la société québécoise en explorant comment faire que le développement d’applications numériques de portée sociétale serve véritablement les citoyens et les communautés.

Hydro-Québec, joyau québécois du siècle dernier, a-t-elle l'ouverture requise pour se faire ainsi pionnière du XXIe siècle ?