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L’année où Québec a commencé son ménage ­­

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L’année 2015 a encore permis de constater l’ampleur de la bêtise gouvernementale en informatique. Mais c’est aussi l’année où le Québec a pris les plus grands moyens jamais tentés pour s’en sortir, croit le président du Conseil du trésor, Martin Coiteux.

En entrevue avec notre Bureau d’enquête, le grand patron des coffres de l’État s’est dit convaincu d’avoir remis de l’ordre.

Ça prend plus qu’un «coup de baguette magique», dit-il. Mais, ça va changer, «vous allez voir», promet celui qui pourrait changer de ministère lors du prochain remaniement.

Pour plusieurs, il incarne la droite économique, mais Martin Coiteux a une vision bien différente pour régler une partie des problèmes en informatique: dans ce cas-ci, il ne veut pas réduire la taille de l’État, il veut l’augmenter.

Le président du Conseil du trésor veut en effet un État plus fort et centralisé en informatique. Québec a déjà embauché 500 informaticiens à l’interne et «on va aller plus loin», assure M. Coiteux, qui, selon nos informations, a l’intention d’en embaucher 1000 de plus.

«Quand on lit les rapports [sur la gestion informatique], ça devient quasiment un leitmotiv, on manque de ressources à l’interne», lance-t-il.

«Ce n’est pas parce qu’on est en période de contrôle des effectifs qu’on ne va pas faire des choix stratégiques lorsqu’il y a une démonstration solide qu’en ajoutant des effectifs, on réduit les coûts.»

Le privé en souffre

Des centaines de consultants privés ont déjà été remerciés par le gouvernement.

M. Coiteux est en train de changer le visage de la fonction publique en informatique, mais aussi des compagnies privées qui font affaire avec Québec. Certaines firmes sont en profonde crise en raison d’un manque d’ouvrage provoqué par la «réforme Coiteux».

Se sent-il responsable des difficultés du privé? «On est en transition vers un nouveau modèle, répond-il. On ne veut plus un modèle où des consultants externes jouent le rôle de la fonction publique.»

À l’hiver, Québec présentera son projet de loi pour la gouvernance en informatique. Il espérait le présenter cet automne. C’est l’une des réalisations politiques dont il est le plus fier. «C’est le plus gros travail que nous avons fait, moi et mon équipe, au cours de l’année».

 

8 affaires que Québec voudra oublier

Le diagnostic

1. En février, nous révélions que les 3000 consultants privés en informatique ont coûté plus d’un milliard de dollars en un an – certains ont coûté 2275 $ par jour. Préoccupé, Martin Coiteux exige de se faire justifier le recours à chaque consultant. Quelques mois plus tard, des centaines de consultants seront remerciés et Québec se lancera dans l’embauche pour des centaines de postes à l’interne.

L’UPAC fait boum

2. En mars, l’UPAC arrête huit individus, dont l’ancien directeur informatique du ministère de la Sécurité publique, pour une deuxième fois. Deux fonctionnaires de Revenu Québec sont arrêtés, trois employés d’IBM, dont l’un des directeurs des ventes au Québec. Les individus sont soupçonnés d’avoir participé à un stratagème de fraude. En septembre, l’UPAC publie un rapport coup-de-poing commandé par Martin Coiteux. «L’hypothèse de la présence de collusion et de corruption dans les technologies de l’information, à l’instar de l’industrie de la construction, est maintenant validée», balance l’UPAC. En novembre, l’UPAC perquisitionne au ministère de la Justice, soupçonné de malversations dans l’octroi d’au moins un contrat informatique.

Québec et concurrence

3. C’est non sans difficulté que le Québec a implanté ses 37 nouveaux radars photo. Le gouvernement avait lancé un appel d’offres en 2013, mais n’avait attiré qu’un soumissionnaire, CGI. Tout a été annulé, pour assurer une meilleure concurrence, et le contrat a finalement été octroyé en avril dernier, pour 30 M$, à CGI, qui était encore le seul soumissionnaire conforme. Deux des trois entreprises ayant soumissionné ont publiquement dénoncé l’octroi du contrat et ne digèrent toujours pas d’avoir été jugées non conformes. D’autant plus qu’elles soutiennent que leur prix était presque deux fois inférieur.

Catastrophe au MSP

4. Le ministère de la Sécurité publique a dû recommencer à zéro un projet informatique commencé il y a 16 ans et géré notamment par un haut fonctionnaire arrêté deux fois pour fraude par l’UPAC. Quarante millions de dollars se sont envolés en fumée.

SAGIR en mange une

5. Le projet SAGIR, qui est passé de 83 M$ à plus de 1 G$, est passé au tordeur en 2015. Le gouvernement a d’abord remercié le tiers (80) des consultants privés dans le projet. Martin Coiteux a aussi demandé un rapport externe, qui a confirmé la mauvaise gestion: contrat trop gros et dépendance au privé sans justification.

La « réforme Coiteux »

6. En juin, Québec lance sa stratégie TI pour contrer le bordel informatique. Du même souffle, M. Coiteux admet que le gouvernement est trop dépendant du privé, qu’il n’y a «pas de directives claires», mais un «manque de contrôle» et «une gouvernance floue». Ce nouveau plan est aussi un aveu d’échec du plan de 2012 du gouvernement libéral qui devait générer des économies de 200 M$ annuellement, mais qui a plutôt amené des dépenses supplémentaires de 170 M$ annuellement.

La photo de trop

7. En septembre, trois hauts fonctionnaires en informatique ont été sanctionnés après avoir été photographiés au Centre Bell en compagnie d’un directeur général chez Bell Canada. Ce dernier a pris sa retraite durant les jours qui ont suivi notre reportage sur le sujet. Bell est un important fournisseur partenaire en technologie pour le gouvernement. La preuve voulant que les billets n’aient pas été payés par le représentant de Bell n’a jamais été fournie.

La VG cinglante

8. En novembre, la vérificatrice générale Guylaine Leclerc a mis la cerise sur le sundae en déposant un rapport assommoir sur la gestion en informatique. «Les éléments, dans leur ensemble, augmentent les risques de collusion et de corruption», commente-t-elle. Les contrats sont dénaturés, des firmes privées ont préparé des appels d’offres qu’elles ont gagnés, les responsables ne sont pas imputables et des consultants travaillent depuis dix ans au public comme s’ils étaient des fonctionnaires.

 

Mesures annoncées en 2015

  • Mandat spécial à l’UPAC à la vérificatrice générale
  • Embauche de 500 informaticiens
  • Annonce pour regrouper les centres de traitement informatique
  • Réduction des consultants privés
  • Centralisation de la gestion en informatique
  • Création du Commissaire aux contrats publics
  • Aide aux PME pour participer aux contrats publics
  • Vérificateur pour chaque gros projet
  • Règlement TI
  • Création du Passeport entreprise
  • Stratégie en infonuagique

 

Dépenses publiques en informatique au Québec

  • 3,5 G$ / année
  • 9,6 m$ / jour