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Stopper la progression de la maladie

Une fois les symptômes graves déclarés, il est trop tard. La recherche s’oriente désormais sur les décennies qui précèdent la maladie.

Stopper la progression de la maladie
Photo courtoisie

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Face à l’Alzheimer, la recherche s’est butée à un mur: on ne peut guérir les malades. Elle s’est donc tournée vers l’avant-maladie, ce moment où certains symptômes apparaissent, sans qu’ils nuisent au quotidien. Partout dans le monde, des équipes cherchent désormais à stopper, voire à renverser le processus destructeur dans lequel s’engage le cerveau.
 
C’est le cas de l’équipe de la Dre Sylvie Belleville. Professeure titulaire au Département de psychologie de l’Université de Montréal et directrice scientifique de la recherche à l’Institut universitaire de gériatrie de Montréal, elle est reconnue internationalement pour ses travaux portant sur la neuropsychologie des démences. 
« Il se passe des choses dans le cerveau de nombreuses années avant l’apparition de la maladie » – Dre Sylvie Belleville
«Actuellement, un diagnostic de maladie d’Alzheimer est donné à un stade assez sévère. La personne atteinte en subit des impacts dans sa vie de tous les jours. Mais quand on examine le cerveau à travers l’imagerie médicale, on sait que la maladie est là depuis longtemps.»
 
La Dre Belleville s’intéresse donc aux stades précédant l’apparition de symptômes graves, notamment chez les gens souffrant de trouble cognitif léger (TCL). «La moitié d’entre eux va évoluer vers l’Alzheimer», dit-elle. 
 
C’est une des grandes avancées depuis 10 ou 20 ans, dit-elle. La recherche a démontré qu’il se passe beaucoup de choses dans le cerveau de nombreuses années avant l’apparition de la maladie.
 
Ainsi, à l’imagerie médicale, chez les gens diagnostiqués avec un TCL, on peut voir des zones du cerveau s’activer davantage lorsqu’ils effectuent une tâche. Comme s’il y avait un combat. 
 
Cette lutte s’accroît davantage chez les gens éduqués, dit la Dre Belleville. 
 
«Le fait d’être éduqué retarde l’apparition des symptômes. Mais même si le cerveau se défend pendant longtemps, la maladie continue, ça ne veut pas dire qu’elle n’est pas là. Et quand les défenses tombent, ça chute brutalement.»
 
Le fait d’avoir vécu une vie stimulante sur le plan cognitif est donc un des facteurs de protection.

Et c’est pourquoi, dans sa recherche clinique en cours, la Dre Sylvie Belleville fait justement travailler le cerveau des participants. «On mise là-dessus pour augmenter les défenses du cerveau.»


Qu’est-ce que le Trouble cognitif léger ?

Les personnes atteintes d’un trouble cognitif léger (TCL), qu’on appelle aussi déficit cognitif léger, ont des problèmes de mémoire, de langage, de raisonnement ou de jugement qui sont plus sérieux que les altérations cognitives liées au vieillissement normal. Les tests cognitifs peuvent les mesurer objectivement. Cependant, ces altérations ne sont pas habituellement assez sérieuses pour nuire à la vie quotidienne ou à l’autonomie de la personne. Les personnes atteintes d’un TCL courent plus de risques de développer l’Alzheimer ou une maladie apparentée, mais certaines restent stables et d’autres améliorent même leurs capacités cognitives au fil du temps.

Source: Société Alzheimer

Vous voulez passer un test cognitif ?

La Clinique de la mémoire de l’Hôpital Maisonneuve-Rosemont offre un bilan cognitif exhaustif, grâce à la Clinique d’investigation externe de neurologie. Il est possible de faire tous les tests lors d’une seule visite: imagerie fonctionnelle cérébrale (qui permet de déceler des régions du cerveau qui sont moins actives), tests diagnostiques, et analyse du liquide cérébro-spinal (qui permet de déceler des substances qui témoigneraient d’un début d’activité de la maladie).

Devenir un expert de sa propre mémoire

Chaque semaine, pendant huit semaines, des gens diagnostiqués avec un TCL se rendent à l’Institut universitaire gériatrique afin de participer aux ateliers de la Dre Belleville. «On leur donne des stratégies pour mieux mémoriser. On sait que la mémoire est très dépendante de la façon dont on encode les informations. On leur enseigne donc à mieux encoder.»

Il s’agit, dit-elle, de devenir un expert de sa propre mémoire.

On travaille aussi la concentration. Car la capacité de faire deux choses à la fois se perd lorsque la maladie progresse.

Les loisirs stimulants

L’équipe de la Dre Belleville est aussi à mettre en place un autre programme de recherche, axé celui-là sur les loisirs stimulants. «On sait que ça a un impact sur le cerveau», dit-elle. Les participants seront aussi atteints de TCL. «On veut qu’ils aient du plaisir, dit-elle, à apprendre de la musique, ou une langue.»

Le recrutement commence sous peu.

«On est dans la prévention, conclut la Dre Belleville. On s’intéresse à des gens qui n’ont pas encore la maladie, et qui sont encore très fonctionnels.»

Bonjour... mon copain ! 

Des stratégies pour pallier la perte de mémoire

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Yvon Laframboise, un enseignant à la retraite âgé de 76 ans, de Sainte-Thérèse, a commencé à avoir des trous de mémoire, il y a un peu plus de deux ans. Et ça l’inquiétait suffisamment pour qu’il en parle à son médecin. «J’oubliais des prénoms, des petites choses, je cherchais mes mots. Ça me dérangeait.»

Son médecin lui explique alors qu’il y a justement une recherche en cours avec des gens, comme lui, qui perdent certains réflexes de la mémoire, mais sont encore fonctionnels.

En août 2014, Yvon Laframboise s’est donc inscrit au protocole de recherche de la Dre Sylvie Belleville, à l’Institut universitaire de gériatrie de Montréal. Le programme permet de développer des stratégies pour contourner ou atténuer les oublis.

«L’idée, c’est que notre état ne dégénère pas», explique Yvon Laframboise qui se dit, par ailleurs, en excellente santé.

Au terme de sa participation, il a reçu la confirmation qu’il souffrait d’un léger trouble cognitif (TCL). La moitié des gens qui ont ce diagnostic risque de développer la maladie d’Alzheimer.

Recréer les connexions

Une fois par semaine, pendant deux mois, Yvon Laframboise s’est rendu aux séances, à l’Institut de gériatrie.

«Par exemple, on nous donnait une série de visages à observer. Puis, on nous donnait leur nom. Après, il s’agissait de retrouver le nom de chaque personne.»

Pour ce faire, on demandait au participant de trouver un détail dans le visage de la personne et de l’associer au nom. «Une dame, Mme Lavigne, avait une grosse chevelure. J’ai associé ses cheveux à des vignes. L’idée est de créer des connexions.»

Chaque participant repartait à la maison avec des exercices à faire. Il pouvait s’agir d’une série de mots à apprendre. «On regarde la liste, explique Yvon Laframboise. Puis on reprend les mots et on les récite le plus possible.»

Le fait qu’Yvon Laframboise ait été enseignant en alphabétisation l’avantageait. Et l’avantage encore. «Je lis beaucoup. Je fais toutes sortes d’exercices pour que ma mémoire fonctionne. Mais j’ai encore des difficultés. Quand je lis un roman avec trop de personnages, je prends des notes.»

Ils ont des moments...

Ils étaient huit participants au départ, trois seulement ont terminé.

«Certains étaient rendus trop loin dans leur déficit. Ils ne suivaient pas du tout.»

A-t-il le sentiment que ces exercices ont ralenti son processus? «Oui et non. J’ai encore des problèmes de mémoire. Mais j’ai développé des stratégies pour pallier.»

Par exemple, sa conseillère à la banque s’appelle Hélène. «Je l’appelle Hélène de Troie.» Une nouvelle serveuse, à son restaurant préféré, s’appelle Joëlle. «Et elle est belle. Donc, Joëlle est belle!» dit-il en riant, soulignant que Joëlle se moque gentiment de lui.

L’enseignant à la retraite joue régulièrement au golf avec un groupe d’aînés. «Mes amis qui ont plus de 80 ans, ils ont certaines difficultés en vieillissant. Ça fait 15 ans que je les connais. Ils ont des moments... Quand un me dit: “bonjour... copain!”, je sais que c’est parce qu’il a oublié mon nom!»

En bref

Progression stabilisée

La progression des nouveaux cas d’Alzheimer a chuté pour la première fois en Amérique du Nord et dans plusieurs pays européens, grâce à des campagnes de prévention efficaces des maladies cardiovasculaires. «Si on prévient les crises cardiaques et le diabète, dit le Dr Serge Gauthier, on prévient aussi l’Alzheimer.» Dans certains pays scandinaves et en Angleterre, des régions où on mangeait traditionnellement beaucoup de viandes rouges et d’aliments gras, les campagnes de prévention commencent à faire effet, note-t-il. La progression des nouveaux cas d’Alzheimer se serait stabilisée pour la première fois, selon le World Alzheimer Report 2015.

75 ans et plus

En moyenne, les symptômes de la maladie d’Alzheimer apparaissent à l’âge de 75 ans. Avec des outils de prévention plus efficaces, on pourrait changer la donne. «Si on réussit, avec la prévention, à reporter la maladie de cinq à 10 ans, l’impact sera énorme», explique le Dr Judes Poirier, chercheur montréalais, professeur à l’Université McGill.

L’éducation des femmes

Le niveau d’éducation protège de la maladie, constate-t-on aujourd’hui. «Et comme les femmes sont de plus en plus éduquées, on espère que d’ici une génération, on pourrait diminuer de 50 % les nouveaux cas chez les femmes», dit le Dr Serge Gauthier, un autre pionnier montréalais de la recherche sur l’Alzheimer, neurologue, chercheur à l’Institut Douglas et professeur à l’Université McGill.

Les femmes représentent 72 % des cas d’Alzheimer au pays. En ce moment, leur éducation (plus faible) demeure un facteur, mais aussi le fait qu’elles vivent plus longtemps que les hommes. Comme l’écart dans l’espérance de vie entre les hommes et les femmes chute, cette disproportion devrait diminuer aussi.