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Une situation qui hante le pays

Un contrat de 15 G$ avec l’Arabie saoudite place le gouvernement Trudeau dans une position délicate

Le roi d’Arabie saoudite, Salmane ben Abdelaziz Al Saoud.
Photo AFP Le roi d’Arabie saoudite, Salmane ben Abdelaziz Al Saoud.

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L’exécution massive de 47 personnes par l’Arabie saoudite, au début de l’année, relance le débat quant aux relations diplomatiques et commerciales qu’entretient le Canada avec cette monar­chie. La question des droits de la personne est au cœur d’un lucratif contrat conclu sous les conservateurs pour la vente à l’Arabie saoudite de véhicules blindés légers fabriqués en Ontario. Retour sur les événements.

Le gouvernement Trudeau se retrouve sur la sellette, alors que des voix s’élèvent en faveur de l’annulation de ce contrat de 15 G$ conclu avec la compagnie ontarienne General Dynamics Land Systems pour la construction de ce type d’équipement militaire.

Durant la campagne électorale, Justin Trudeau, à l’instar de son prédécesseur Stephen Harper, avait promis s’il était élu premier ministre de préserver cette entente devant créer 3000 emplois à London, en Ontario. Le chef libéral avait alors comparé ces véhicules à de simples «jeeps».

Depuis, le régime saoudien a procédé, le 2 janvier dernier, à l’exécution simultanée de 47 hommes condamnés pour «terrorisme», dont des jihadistes sunnites d’Al-Qaïda et Nimr Baqer al-Nimr, leader religieux reconnu appartenant à la minorité chiite.

Amnistie internationale

Certains groupes, dont Amnistie internationale, remettent en cause la légitimité de ce contrat, citant la loi canadienne qui interdit l’exportation de marchandises et de technologies militaires vers les pays «où les droits humains de leurs concitoyens font l’objet de violations graves et répétées de la part du gouvernement, à moins qu’il puisse être démontré qu’il n’existe aucun risque raisonnable que les marchandises puissent être utilisées contre la population civile».

Si, dans la foulée des récentes exécutions, le ministre des Affaires étrangères, Stéphane Dion, a appelé l’Arabie saoudite à respecter «l’expression pacifique de la dissidence» et rappelé que le Canada s’oppose à la peine de mort, il garde toutefois le cap sur le contrat. Il refuse également de rendre public pour le moment le plus récent examen des fonctionnaires sur la situation des droits de la personne dans ce pays. Une version en partie caviardée pourrait être divulguée.

«Les armes, ce n’est pas comme des petits pois, on ne vend pas ça à n’importe qui, n’importe comment, fait valoir une porte-parole d’Amnistie internationale, Anne Sainte-Marie. Il y a une réglementation obligeant le gouvernement – qui agit comme un intermédiaire quand il y a une vente d’armes à l’étranger – de s’assurer que ces armes-là ne serviront pas à commettre des violations des droits de la personne», ajoute-t-elle.

Mme Sainte-Marie déplore le bilan «épouvantable» de l’Arabie saoudite en matière de droits de la personne, rappelant que le blogueur Raïf Badawi y a été emprisonné et condamné à la flagellation pour ses opinions politiques.

Régime « arbitraire »

<b>Rachad Antonius</b><br />
Professeur à l’UQAM
Photo courtoisie
Rachad Antonius
Professeur à l’UQAM

L’expert du Moyen-Orient de l’Université de Sherbrooke Sami Aoun reconnaît le côté «arbitraire» du régime saoudien.

«Ici, l’Arabie saoudite va prétendre qu’elle est en train d’appliquer la charia, c’est-à-dire la loi musulmane qui a chez eux une caution très élevée dans la population, explique-t-il. Le problème de l’Arabie saoudite, c’est que son système est obscur et arbitraire», explique-t-il.

Pour le spécialiste du Proche-Orient Rachad Antonius, professeur en sociologie à l’UQAM, la question des droits de la personne en Arabie saoudite est un «gros problème».

Cependant, il est d’avis que le rôle stratégique régional que joue le régime allié aux Américains l’est tout autant.

«Il faut comprendre que notre politique au Canada n’est pas indépendante, mais qu’elle s’inscrit dans la politique américaine. On n’a pas une politique qui est très différente sur le Proche-Orient. Alors, si on veut comprendre quel est notre rapport avec l’Arabie saoudite, ce n’est pas suffisant de dire qu’on va juste regarder les droits de la personne», soutient-il.

 

Exportations canadiennes

1,72 G$ valeur totale des marchandises et des technologies militaires en 2012 et 2013

1,15 G$ ou 67 % de ces exportations étaient destinés à des pays membres de l’OTAN ou à des pays apparaissant sur la liste des pays désignés – Armes automatiques (LPDAA)

L’Arabie saoudite s’est classée au 1er rang des destinations des exportations militaires du Canada, ayant reçu des expéditions d’une valeur de 575,1 M$, soit 33 % du total des exportations militaires canadiennes.

Source: ministère des Affaires étrangères et du Commerce international

 

Les cinq pays ayant exécuté le plus de prisonniers en 2014

  1. CHINE:  1000 et plus
  2. IRAN:  289 et plus
  3. ARABIE SAOUDITE*:  90 et plus
  4. IRAK:  61 et plus
  5. États-Unis:  35

 

* Au moins 151 personnes ont été exécutées entre janvier et novembre 2015. 47 exécutions ont eu lieu le 2 janvier 2016.

Source: Amnistie internationale

 

Un dilemme pour le Canada

<b>Sami Aoun</b><br />
Université de Sherbrooke
Photo d'archives
Sami Aoun
Université de Sherbrooke

La question du contrat pour la construction de véhicules blindés légers vendus à l’Arabie saoudite met en lumière tout le «dilemme» entre valeurs et intérêts auquel fait face le Canada.

«Sur ce point, il est très difficile de faire l’équilibre. Si, par exemple, le Canada veut couper ses liens avec l’Arabie saoudite à cause des châtiments corporels ou de la peine de mort, il faut aussi les couper avec la Chine et les États-Unis», indique le spécialiste du Moyen-Orient de l’Université de Sherbrooke Sami Aoun.

«Dans le contexte d’une crise monétaire, crise économique et chute du prix du pétrole, si le Canada veut promouvoir ses intérêts, alors ici le pays est comme pris entre le marteau et l’enclume. Il y a 3000 travailleurs qui pourraient être au chômage, si on annule le contrat», poursuit l’expert.

M. Aoun fait valoir que le Canada n’a pas de poids décisif et que s’il annule le contrat, d’autres pays comme la Russie, la Chine ou les Européens pourraient prendre le relais.

« Valeurs ou intérêts ? »

«Et à ce moment-là, le Canada sera blâmé pour ne pas promouvoir les intérêts de sa propre population. Ça, c’est le dilemme: vous choisissez les valeurs ou les intérêts? Quand vous pouvez les équilibrer, tant mieux. Mais quand vous ne pouvez pas les équilibrer, que faites-vous?» soulève-t-il.

Sur ce point, la porte-parole d’Amnistie internationale, Anne Sainte-Marie, penche davantage en faveur des valeurs.

«C’est la responsabilité du gouvernement de faire en sorte de ne pas se retrouver avec un problème intérieur de chômage et de pertes d’emploi. Il faut aussi se poser la question comme Canadiens: combien de vies humaines allons-nous sacrifier pour maintenir les emplois?» lance-t-elle.

 

Entente entre le Canada et l’Arabie saoudite

General Dynamics Land Systems Canada de London, en Ontario, construira les véhicules blindés légers. La valeur du contrat est de 15 G$; il créera 3000 emplois directs durant 14 ans. L’entente avait été conclue sous le gouvernement Harper en 2014.