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Une société bâtie pour le 1%

26. Le jardin de ma grand-mère est plus beau que celui de Versailles.
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Vous l’avez peut-être vu passer, le rapport qu’Oxfam vient de publier a été repris dans les médias à juste titre pour les chiffres scandaleux qu’il contenait.  Une poignée d’individus, 62 au total, possèdent à eux seuls une richesse cumulée plus grande que le 50% de la population la plus pauvre. Pire encore, si on agrandit ce cercle au 1% le plus riche de la population, eh bien, il a accumulé plus de richesse que le 99% restant mis ensemble. Ce sont des données aussi saisissantes qu’inquiétantes. Malgré, plusieurs autres informations sont encore plus importantes dans ce rapport.

Le plus intéressant, c’est que c’est un rapport qui fait des liens qu’on fait trop rarement et qui nous explique comment notre système économique favorise ces quelques personnes qui, comme disait Richard, « ont toute quand toute les autres ont rien ». Il suffit de mettre quelques éléments ensemble pour saisir leur puissance.

Capital c. travail

Investir l’argent qu’on possède déjà rapporte plus que de travailler. Ce constat que reprend Oxfam et que Piketty a popularisé est important à comprendre dans toute sa profondeur. Qu’est-ce que travailler? Pour la plupart des personnes comprises dans le 50% le plus pauvre, cela veut dire dépenser un peu de son énergie vitale pour accomplir quelque chose qui nous permet de recevoir une rémunération en échange. Qu’est-ce qu’investir du capital? Pour les 62 personnes dont parle Oxfam, c’est prendre le profit réalisé sur le travail des autres et le prêter à des gens pour qu’ils puissent procéder à la même exploitation, tout en nous rendant une partie des profits sous forme d'intérêts. Ça ne veut pas dire que ces 62 personnes ne travaillent pas, nombre d’entre eux sont probablement des bourreaux de travail, mais ça n’a pas d’importance, car il n’y pas de commune mesure entre leur effort individuel et la richesse qu’ils mobilisent, d’ailleurs souvent il n’y a pas non plus de lien causal entre l’un et l’autre.

Des gens sacrifient leur énergie vitale, d’autres profitent du sacrifice de la vie des autres. Ça, on le savait déjà. Oxfam nous rappelle qu’investir le sacrifice de la vie des autres, ça rapporte plus que de sacrifier sa propre vie. Il ne s’agit donc plus ici de comparer des montants de revenus et de dire : celui-ci est plus riche que celui-là. On doit plutôt porter attention à comment sont produits ces revenus et à quelle place on occupe dans le système de production. L’économie mondiale n’est pas construite pour favoriser ceux et celles qui n’ont que leur énergie vitale à offrir. Elle est construite pour aider ceux qui l’exploitent.

Le capital c’est du pouvoir

Quand on n’a que son énergie vitale à offrir, notre idéal de la richesse c’est l’oisiveté. Être riche permettrait enfin de pouvoir prendre un break. On se dit que si on gagnait au Power ball, on arrêterait de s’en faire avec l’argent, on pourrait acheter tout ce qui nous passe par la tête et vivre la dolce vita en s’adonnant aux activités qu’on aime. C’est comme la retraite, mais deluxe. On transpose donc cet idéal de la richesse aux 62 personnes mentionnées plus haut. Pourtant, ça n’a rien à voir. Bien sûr, les riches vivent dans le luxe, mais leur consommation personnelle, aussi outrancière et ostentatoire soit-elle, ne représente pas la majeure partie de ce qu’ils font avec leur capital. Dans notre société, le capital est une accumulation de pouvoir sur le monde, c’est une capacité d’agir, de modeler la réalité. Le capital permet d’obtenir des ressources, d’exploiter des gens, de gagner des élections, de transformer des systèmes sociaux, de contrôler des secteurs économiques, de se monter des armées privées, d’acheter des territoires, de déclencher des guerres, de causer ou d’arrêter des famines, etc.

Souvent, ce pouvoir est utilisé dans le seul but de s’agrandir. Ce n’est pas tant (et certainement pas uniquement) la volonté propre de tel ou telle riche qui s’exprime dans son usage du capital, mais bien la logique même de ce qui permet d’accumuler plus de capital. L’individu y est poussé pour battre ses concurrents et atteindre le sommet ou pour y rester, il devient porteur d’une langue qui le ventriloque, la langue du capital. Cette langue répète une seule chose : accumulation. Les riches peuvent se faire concurrence entre eux, la logique de l’accumulation perdure. Si des principes moraux vous freinent à broyer cette vie, n’ayez aucune crainte, la langue du capital trouvera un locuteur prêt à leur porter le coup fatal et vous dépasser du même coup.

Le capital fait la loi

Pour reprendre le brillant et méconnu Offshore d’Alain Deneault, les paradis fiscaux ne sont pas un lieu où aboutit la richesse une fois qu’on en a fait plein, contrairement à ce que croit Oxfam. Pour bien comprendre les paradis fiscaux, il faut saisir que c’est à partir de ces lieux au-delà de la loi que se pensent les projets d’accumulation. On bâtit des stratégies financières et politiques sur la base qu’on n’a pas de lois à respecter et qu’on n’aura pas d’impôt à payer. La logique qui veut que ce soit un bonus qu’on offre aux plus riches et qui se formule par : « Et en plus, ils paient pas d’impôts parce qu’ils mettent tout aux Bahamas ! » ne comprend pas la portée de ces « législations de complaisance » pour rependre le terme de Deneault.

Ces 62 personnes agissent, dès le départ, au-delà des lois et des frontières. Pas « en dehors », au-delà. C’est-à-dire qu’elles émergent d’un lieu où les lois n’existent pas et conçoivent leur stratégie économico-politique en utilisant les lois qui leur sont utiles. Sur tel territoire, on peut acheter des armes? Fort bien. Grâce à tel accord commercial, on peut poursuivre un gouvernement qui a nationalisé une ressource minérale? Compris. Tel gouvernement a besoin d’appui juridique pour réécrire sa loi sur l’exploitation des ressources? Entendu. La loi pour eux est un objet plastique modelable, pas une contrainte comme pour vous et moi.

Nous n’avons besoin d’aucune théorie du complot pour comprendre ces 62 personnes. Nous n’avons besoin d’aucun illuminati, d’aucun truther et d’aucun livre de révélations pour saisir ce qui fait leur pouvoir. Le monde dans lequel nous habitons tous et toutes est bâti pour eux dans ses fonctionnements les plus fondamentaux. Ils en font simplement usage et c’est cet usage qui détermine notre quotidien.