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Cri du cœur d’une veuve contre les paris en ligne

Linn Robitaille
Photo Le Journal de Montréal, Pierre-Paul Poulin Linn Robitaille met en garde les parieurs qui peuvent laisser toutes leurs économies sur les sites de paris en ligne.

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La conjointe d’un homme qui s’est donné la mort après avoir parié près de 10 000 $ en ligne sert une mise en garde: ces sites ne remplissent pas les poches des joueurs, au contraire.

«On ne refait pas sa vie avec le gambling», laisse tomber Linn Robitaille.

Son conjoint des cinq derniers mois, Martin Archambault, a mis fin à ses jours le 30 décembre après avoir parié 9300 $ sur le site OneTwoTrade. Il a perdu toute la somme en moins d’un mois.

Travailleur autonome dans l’entretien de bâtiments, l’homme de 47 ans a commencé à gager vers la mi-novembre, à un moment où il n’avait plus de contrats.

«Son moral a piqué du nez tranquillement», illustre Mme Robitaille.

Au départ, Martin Archambault n’a misé que 300 $. Il pariait sur des options binaires, c’est-à-dire qu’il tentait de prédire si le prix d’une devise ou d’une matière première allait augmenter ou diminuer à la Bourse dans un temps donné.

Rapidement, le quadragénaire s’est mis à parier de plus gros montants.

«Ça lui a redonné espoir de faire de l’argent. Il pensait pouvoir mettre environ 1000 $ par semaine dans ses poches», détaille sa conjointe.

Son conjoint Martin Archambault s’est donné la mort après avoir perdu près de 10 000 $ sur le site OneTwoTrade.
Photo courtoisie
Son conjoint Martin Archambault s’est donné la mort après avoir perdu près de 10 000 $ sur le site OneTwoTrade.

« La poule aux œufs d’or »

Martin Archambault avait même dit à son meilleur ami qu’il croyait «avoir trouvé la poule aux œufs d’or», sans lui préciser de quoi il s’agissait.

«Il pensait se refaire. S’il m’avait dit que c’était des paris en ligne, c’est certain que je lui aurais déconseillé de faire ça», mentionne Simon Belgiorno.

Martin Archambault pouvait passer plusieurs heures d’affilée devant son ordinateur, d’après sa conjointe, à qui il cachait ses pertes. Mais ce qui choque les proches du quadragénaire, c’est «l’incitation au jeu» de la part de OneTwoTrade.

D’après sa conjointe, Martin Archambault aurait reçu un premier appel de l’entreprise basée à Malte – une île de la mer Méditerranée – le 22 décembre.

«Le gars lui a montré comment parier toutes les 30 secondes au lieu d’attendre aux 15 minutes. Il a perdu tout l’argent dans son compte en 20 minutes», affirme Mme Robitaille.

Crédit de 2000 $

Un autre employé l’aurait appelé le lendemain pour lui offrir un crédit de 2000 $ pour continuer à jouer sur le site. Avant de pouvoir retirer l’argent, il devait miser la somme 20 fois. Martin Archambault a accepté l’offre par le moyen d’un contrat que Le Journal a pu consulter.

Une semaine plus tard, Martin Archambault s’est suicidé, quelques heures après avoir misé son dernier sou. «La goutte qui a fait déborder le vase, c’est vraiment la dernière perte d’argent, croit M. Belgiorno. C’était un gars très fier.»

«C’est un cauchemar», résume pour sa part Linn Robitaille.

Cette dernière espère que la triste histoire de son conjoint sensibilisera les gens aux risques des paris en ligne. «S’il n’avait pas gagé, il serait peut-être encore là. Mais ça, on ne le saura jamais», déplore-t-elle.

OneTwoTrade a refusé de commenter l’affaire, invo­quant la confidentialité de l’identité des joueurs.

C’est le mystère autour des sites pour gager

Il peut être difficile de savoir qui se cache derrière un site de paris, surtout s’il n’a pas pignon sur rue au Canada. Le joueur pourrait bien ne jamais revoir la couleur de son argent, prévient un travailleur social.

«C’est peut-être le crime organisé qui possède le site. On ne sait pas si les transactions sont réelles ou pas», mentionne Alain Dubois, porte-parole de la coalition Éthique pour une modération du jeu (EMJEU).

Ce n’est pas nécessairement le cas du site OneTwoTrade sur lequel Martin Archambault a perdu près de 10 000 $, mais le fait que la plateforme soit basée à Malte devrait déjà inciter à la prudence, note M. Dubois.

« Aucun contrôle »

«Il n’y a aucun contrôle des activités de jeu là-bas. Les joueurs n’ont aucun recours judi­ciaire. La compagnie qui le gère n’est pas enregistrée auprès de l’Autorité des marchés financiers [AMF]. Un site comme ça, c’est risqué», insiste le travailleur social.

L’appel du Journal pour contacter OneTwoTrade a d’ailleurs été redirigé à Chypre, bien que le numéro composé soit attribué en Ontario. Nos interlocuteurs ne parlaient qu’en anglais.

Or, le meilleur ami de Martin Archambault croit que celui qu’il considérait comme son frère n’a pas tout compris lors des appels de OneTwoTrade.

«Martin avait un accompagnateur sur le site qui ne parlait pas un mot de français et il était loin d’être bilingue, note Simon Belgiorno. Il faut faire attention avec ça [les options binaires], surtout quand tu n’es pas habitué.»

« Aucun scrupule »

Certaines entreprises n’ont «aucun scrupule», observe le porte-parole d’EMJEU. «Quand elles trouvent un pigeon, elles vont le plumer jusqu’au bout. La notion d’instantanéité du jeu fait en sorte que le joueur n’a pas le temps de réfléchir», soutient M. Dubois. L’histoire d’Archambault est «tragique», mais il existe des solutions pour ceux qui ont un problème de jeu, rappelle la directrice des programmes de la Maison Jean-Lapointe.

«La personne peut consolider ses dettes ou encore faire faillite», souligne Anne-Élizabeth Lapointe.