/news/health
Navigation

Près du tiers des dermatologistes du réseau public ne prennent plus de nouveaux patients

Près du tiers de ces spécialistes au public ne prennent plus de nouveaux patients

Dermatologist examining mole on patient Dermatologue
Photo fotolia Près du tiers des dermatologistes du régime public ne prennent plus de nouveaux patients, ce qui semble préoccupant compte tenu de la forte progression des cancers de la peau.

Coup d'oeil sur cet article

Près du tiers des dermatologistes du réseau public québécois sont tellement débordés qu’ils ne prennent carrément plus de nouveaux patients, démontre une enquête du Journal.

Ces dernières semaines, Le Journal a appelé tous les dermatologistes du Québec pour tenter d’obtenir un rendez-vous, en prétextant devoir faire examiner un grain de beauté suspect et être référé par un omnipraticien.

Si on se doutait déjà que les délais étaient longs en raison de la pénurie qui sévit dans cette spécialité, notre recherche illustre bien la situation.

Parcours du combattant

Trouver un dermatologiste relève du parcours du combattant, en particulier dans le régime public. Il faut souvent s’attendre à passer de longs moments au bout du fil, et ce, sans promesse de succès.

En effet, 58 des 182 dermatologistes qui œuvrent au public répondent ne prendre «plus aucun nouveau patient». C’est tout de même 32 % des effectifs.

Dans la plupart de ces cliniques, la secrétaire ne posait aucune question quant à la raison ou l’urgence de la consultation et ne pouvait diriger le patient ailleurs pour obtenir un rendez-vous.

Et cela, c’est lorsqu’on réussissait à parler à quelqu’un. Dans plusieurs cliniques, la ligne téléphonique était carrément coupée certains jours, ou alors l’attente dépassait les 20 minutes.

Il était souvent inutile de laisser un message vocal, puisqu’on nous indiquait clairement que les appels pour un nouveau rendez-vous ne seraient pas «retournés».

«Compte tenu de la pénurie de dermatologues et de la demande croissante, il est difficile de répondre à toutes les requêtes», indique le message vocal d’une clinique en Outaouais.

Rappeler plus tard

Une secrétaire d’une clinique de Saint-Hyacinthe qui ne prend plus de nouveaux patients nous a même suggéré d’appeler au privé.

Au terme de notre tournée d’appels, seulement 39 dermatologistes du public étaient en mesure d’offrir un rendez-vous dans un délai de six mois.

Fait assez surprenant, certains médecins offraient un rendez-vous en quelques semaines seulement, dont certains à Montréal. Une clinique fait même du sans rendez-vous.

Toutefois, 69 spécialistes étaient incapables de donner un rendez-vous au Journal dans un délai de six mois, ou ne pouvaient confirmer une date.

Souvent, on demande ainsi de rappeler plus tard lorsque le «nouvel horaire» sera disponible.

Dans les hôpitaux, la procédure est presque partout la même: le patient doit télécopier la requête signée de son médecin de famille, puis attendre qu’on le rappelle pour fixer un rendez-vous.

Habituellement, les cas sont priorisés selon les urgences. Les délais sont donc très variables.

À l’Hôtel-Dieu de Lévis, l’attente varie «entre trois mois et quatre ans», nous a-t-on répondu.

Il manque 40 dermatologistes

Les données du ministère de la Santé donnent une bonne piste pour expliquer de tels délais, car elles montrent que 41 postes de dermatologistes sont actuellement vacants dans les hôpitaux.

Dans les Laurentides, aucun des cinq postes n’est pourvu actuellement.


 

 

La pénurie en voie de se résorber

 

La pénurie de dermatologistes devrait être chose du passé d’ici quelques années, assure l’Association, qui avoue que la situation est difficile pour tous.

«Ce n’est pas une situation plaisante pour le patient ni pour le médecin. Ça nuit à tout le monde, ça rend la situation difficile», avoue la Dre Francine Cardinal, présidente par intérim de l’Association des dermatologistes du Québec (ADQ).

« Presque impossible »

«C’est très difficile, il y a des endroits où c’est presque impossible», constate aussi depuis des années le Dr Louis Godin, président de la Fédération des médecins omnipraticiens du Québec.

«C’est un problème pour lequel nous avons sensibilisé le ministère», ajoute-t-il.

Quant aux dermatologistes qui ne prennent plus de nouveaux patients, Dre Cardinal souligne que ces refus sont souvent temporaires, et surviennent lorsque les délais d’attente sont de plusieurs mois.

Par ailleurs, cette dernière croit que la situation s’améliore depuis 2013. «Je pense que la pénurie va être chose du passé dans quelques années à cause des dermatologistes qui arrivent», dit-elle.

43 nouveaux médecins

D’ici 2020, le ministère de la Santé prévoit l’arrivée de 43 nouveaux dermatologistes. Or, on compte aussi six départs à la retraite par année, si bien que le ministère de la Santé et des Services sociaux ne peut prévoir dans combien d’années tous les postes seront pourvus.

À noter, l’âge moyen des dermatologistes est de 53 ans.

Fait particulier: la plupart des dermatologistes n’ont pas besoin du soutien technique de l’hôpital pour pratiquer. Ainsi, ils peuvent ouvrir un cabinet où ils le souhaitent, et n’ont pas à respecter un secteur désigné.

Malgré tout, l’ADQ ne croit pas que les délais ont entraîné des problèmes plus lourds.

«On a toujours été capables de se débrouiller pour voir les patients en souffrance ou en maladie aiguë. C’est sûr que dans un monde idéal, on veut que les patients soient vus rapidement», souligne Dre Cardinal.

«Les patients en ont souffert, que ce soit moralement ou par les inquiétudes», convient-elle, mais elle assure que la santé des patients n’a pas été compromise.

 

« Si ce n’est pas urgent, c’est deux ans d’attente »

 

Le Journal a contacté par téléphone les 199 dermatologistes du Québec entre le 13 et le 22 janvier, afin de vérifier le temps d’attente pour obtenir un rendez-vous pour l’examen d’un grain de beauté suspect détecté par un médecin de famille. Voici un exemple des réponses obtenues:

Dr Alain Ouellet, Longueuil

Pas de nouveaux patients pour le moment. «S’il y a vraiment urgence, votre médecin traitant doit communiquer avec nous.»

 

Dr Étienne St-Cyr-Proulx, Montréal

On nous demande de rappeler la semaine prochaine, pour un rendez-vous «sûrement en février». Toutefois, malgré cinq tentatives, Le Journal n’a jamais réussi à obtenir la ligne la semaine suivante.

Dans cette clinique, l’exérèse du grain de beauté n’est pas couverte par le régime public. «Il faut apporter 75 $ en argent comptant», parce qu’il n’y a «pas de machine Interac», nous prévient-on.

 

Dre Joëlle Baril, Longueuil

«Pas de place, il faut rappeler en avril.»

«Toutes les téléphonistes sont occupées. Nous vous suggérons donc de varier vos heures d’appel», dit le message vocal.

 

Hôtel-Dieu de Lévis

Il faut télécopier la requête du médecin de famille, et la priorité sera évaluée. Le délai varie entre trois mois et quatre ans d’attente.

Centre dermatologique du Québec métropolitain, Québec

Dix dermatologues y travaillent. Le Journal a réussi à avoir la ligne trois fois, pour un rendez-vous en quelques semaines. Mais, à quatre reprises, Le Journal a raccroché après plus de 30 minutes d’attente. Plusieurs fois, la ligne a été coupée.

 

Hôpital général juif, Montréal

Le patient doit télécopier sa requête, puis attendre que son cas soit priorisé. L’attente est de «plusieurs mois». Selon la téléphoniste, c’est «bien difficile d’avoir la ligne, c’est la clinique la plus occupée dans tout l’hôpital».

 

Dr Chemir Mamode, Laval

Rendez-vous disponible à la fin mars. Pour l’ablation du grain de beauté, seul le traitement au laser est offert. Puisqu’il n’est pas couvert par le régime public, il faut prévoir un montant entre 150 et 200 $.

 

Dre Dominique Hanna, Sherbrooke

La spécialiste n’est pas remplacée pendant son congé. À son retour en mars, elle ne prendra pas de nouveaux patients, selon sa secrétaire. Les dermatologistes sont «une denrée rare», dit-elle.

 

Dre Georgette Leclerc, Chicoutimi

Pas d’attente. Rendez-vous en quelques jours.

 

Hôpital de Saint-Hyacinthe

«Si ce n’est pas urgent, c’est plus de deux ans d’attente.»

 

Dr Louis-Denis Beaudet, Trois-Rivières

La clinique prend des nouveaux patients seulement quand il y a des annulations de rendez-vous. Il faut rappeler «tous les jours», suggère-t-on.

 

Dr Lester Smoley, Pointe-Claire

Rendez-vous en une semaine. Il y avait tout juste eu un changement d’horaire. «Vous êtes très chanceuse, sinon ça allait à novembre prochain», indique la secrétaire.

 

Dre Micheline Morneau, Québec

Le patient doit envoyer le fax de la requête du médecin traitant. «On vous rappelle dans six à huit mois pour donner un rendez-vous.»

 

Dre Sylvie Garceau, Repentigny

Ne prend plus de nouveaux patients depuis cinq ans. La secrétaire propose un traitement par une plasticienne, au privé. 100 $ pour la consultation, et entre 70 $ et 200 $ pour l’acte.

 

Très long au public

Sur les 182 dermatologistes du régime public contactés:

  • 69 (38 %): Offraient un rendez-vous dans plus de six mois, ou ne pouvaient confirmer la date
  • 58 (32 %): Ne prennent plus de nouveaux patients
  • 39 (21 %): Offraient un rendez-vous à l’intérieur de six mois
  • 16 (9 %): N’ont pas été joints malgré plusieurs tentatives, ou ne traitaient pas les problèmes de grain de beauté

 

Des postes vacants partout

Selon le ministère de la Santé, 41 postes de dermatologistes sont vacants dans les hôpitaux du Québec.

1: SaguenayLac-Saint-Jean

2: Abitibi-Témiscamingue

2: Laval

2: Bas-Saint-Laurent

2: Estrie

3: Côte-Nord

4: Lanaudière

4: Mauricie

5: Laurentides

7: Montréal

9: Montérégie

 

Source: MSSS, données au 30 décembre 2015