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1000 consultants privés sacrifiés

Le ménage dans l'informatique se fait sentir à Québec

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Photo d’archives, Reuters Le gouvernement du Québec a réduit de façon draconienne la somme payée annuellement aux consultants privés, spécialisés en informatique. En deux ans, la facture a baissé de près d’un demi-milliard de dollars.

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Le grand ménage en informatique amorcé par le gouvernement plonge plusieurs firmes privées dans une crise qui a déjà coûté 1000 emplois, a appris notre Bureau d’enquête.

Selon plusieurs représentants de firmes de service-conseil en informatique qui travaillent avec le gouvernement, cette crise progresse depuis deux ans et est loin de s’estomper.

Il ne faut pas chercher la cause trop loin. Selon notre analyse des données gouvernementales, Québec a réduit de façon majeure ses contrats accordés à des consultants en informatique depuis deux ans.

Les ministères et organismes ont octroyé pour 778 M$ de contrats en 2013, 661 M$ en 2014 et près de 350 M$ en 2015, soit une baisse de 55 % en deux ans.

La plupart des secteurs d’emploi en technologie, comme les jeux vidéo, connaissent une pénurie de main-d’œuvre. Mais, pour les firmes qui offrent beaucoup de services-conseils au gouvernement, on ne parle plus de pénurie.

Mises à pied

Pour survivre, plusieurs firmes doivent s’adapter. Certaines revoient leur modèle d’affaires et ont amorcé des réorganisations avec des vagues de mises à pied. «Des ressources locales, dont certaines très expérimentées, ont été relocalisées à l’extérieur», nous raconte le patron d’une firme.

Plusieurs entreprises ne sont plus capables de placer leurs consultants chevronnés sur les contrats avec le gouvernement. Québec ne veut plus payer leur tarif et préfère diminuer les exigences d’expérience dans les appels d’offres.

À cause de Coiteux?

Le grand ménage en informatique qu’a amorcé le président du Conseil du trésor d’alors, Martin Coiteux, a influencé grandement cette situation.

En février 2015, notre Bureau d’enquête avait révélé que les consultants privés coûtaient près de 1 G$ par année en incluant les réseaux de la santé et de l’éducation.

Martin Coiteux avait alors annoncé que la présence de chaque consultant allait devoir lui être justifiée. Dans sa réforme annoncée en juin, réduire la dépendance au privé était au cœur de son plan.

«On est en transition vers un nouveau modèle. On ne veut plus un modèle où des consultants externes jouent le rôle de la fonction publique», répond M. Coiteux lorsqu’on lui demande s’il se sent responsable de la crise dans le privé.

Des firmes devront s’adapter pour survivre

Plusieurs entreprises en consultation informatique doivent changer leur modèle d’affaires si elles veulent survivre, affirme Nicole Martel, présidente de l’Association québécoise des technologies (AQT).

Celle qui représente plus d’un millier de dirigeants d’entreprises québécoises constate une tendance lourde depuis près d’un an: à l’instar du gouvernement, les entreprises de tout genre (restauration, commerce de détail, assurance, banques) veulent avoir leurs propres informaticiens à l’interne.

Les compagnies veulent de moins en moins confier leurs systèmes informatiques par contrat de sous-traitance à des consultants privés des firmes externes.

Une étude récente du groupe Technocompétence expose que pour la première fois au Québec, il y a plus d’informaticiens qui travaillent dans des entreprises hors informatique que ceux qui travaillent dans une firme informatique.

«Il y a plusieurs impacts chez nos membres», explique Mme Martel, qui constate que les contrats du gouvernement sont moins nombreux.

Selon elle, les entreprises doivent se développer des niches et un nouveau modèle d’affaires pour traverser la tempête. Les gros contrats informatiques pour des consultants informatiques payés à l’heure, «c’est une époque révolue», dit-elle.

En transformation

Québec a raison de plutôt prioriser des contrats à forfait (prix fixe pour un projet) au lieu des contrats à tarif horaire. «C’est tant mieux pour les contribuables», ajoute Mme Martel, qui explique que le gouvernement n’assume pas tous les risques de cette façon.

De son côté, le directeur général de la Chambre de commerce de Québec, Alain Aubut, ne se montre pas trop préoccupé. Il parle plutôt d’une «migration de ressources» et souligne qu’il y a toujours une pénurie dans certains secteurs informatiques.

Certaines firmes délaissent la consultation pour d’autres créneaux, comme l’infonuagique, donne-t-il en exemple. «Ça évolue très rapidement. Les firmes doivent s’adapter.»

Efficacité

Le gouvernement a été «généreux», dit-il, mais les firmes ont fait ce qu’on leur a demandé de faire, tempère M. Aubut.

«Une chose est sûre. À la fin de la journée, il faut que ça coûte moins cher et que le résultat soit efficace, performant et sécuritaire», conclut-il.