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«Mon corps n’est pas un obstacle»

Une femme transgenre non opérée se livre à cœur ouvert

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Caitlyn Jenner, Chaz Bono, Laverne Cox... Trop souvent, la représentation médiatique des transgenres se résume à ceux qui ont subi la «grande opération», visant à changer de sexe. Il existe toutefois bien des trans qui ont choisi d’accepter leur corps tel qu’il est, sans vouloir en changer un iota. Souvent moins pris au sérieux, leur «transformation» est pourtant tout aussi valable. Pascale Bérubé est une femme trans de 32 ans non hormonée, sans opération et ne se considère pas moins féminine, malgré ses attributs génitaux masculins.

 

Pensez-vous vivre dans le mauvais corps?

J’ai toujours été trans, j’ai toujours été une fille et mon corps n’est pas un obstacle. Le genre est plus social que physique et personnellement, je ne sens pas que je suis dans le mauvais corps. Simone de Beauvoir ­disait qu’on ne naît pas femme, on le devient. Dans mon cas, c’est exactement ça. Mais je ­remarque que, dans les médias généralistes, on parle toujours de l’aspect médical. On a la curiosité de savoir si la personne est opérée et si elle prend des hormones. Si tu sens que tu as besoin d’une opération, c’est très bien, fais-le, mais je n’aime pas que les médias laissent seulement la parole à ceux qui ont une transition médicale, parce que ce n’est pas ­toujours le cas.

Qu’est-ce qui vous a poussée à ne pas subir d’opération?

C’est certain qu’il y a une longue réflexion­­ sur le fait de le faire ou non. À 16 ans, je n’étais pas assez mûre pour décider et je me suis rendu compte, au fil du temps, que ce n’était pas ce que je voulais. Je ne le sentais pas et pour l’instant, je n’ai pas l’intention de le faire. Il est possible d’être trans sans avoir de parcours médical et on peut bien vivre quand même.

À quel âge avez-vous ressenti le besoin de vous identifier en tant que femme?

Quand tu as 7 ou 8 ans, tu ne peux pas savoir­­ ce que c’est que d’être une femme ou un homme. Encore ­aujourd’hui, tu ne peux pas savoir ­comment l’autre se sent. C’est dur de mettre des mots sur le fait de se sentir d’un genre ou d’un autre, mais tu le sens. Je le sens depuis toujours, sans vraiment savoir ce que ça voulait dire. J’ai fait des tests, je me suis posé des questions à savoir si je me voyais dans un corps masculin dans telle ou telle situation et j’avais toujours des ­malaises. Je n’arrivais pas à concevoir que je puisse exister à long terme dans un genre masculin, avec des comportements masculins et des attentes ­sociales masculines.

Comment l’avez-vous annoncé à votre entourage?

Mes parents s’en doutaient. Je n’ai ­jamais vraiment essayé d’être un garçon. Au secondaire­­, j’étais assez androgyne. Avant de m’assumer, j’ai donc vécu une zone de flou. Avec le temps, j’ai commencé à laisser ­pousser mes cheveux et à devenir à l’extérieur comme je me sentais à l’intérieur. Ça devenait donc évident et il fallait que je le dise. Vers 25 ou 26 ans, j’ai écrit une lettre à mes ­parents, sur Word, que j’ai laissée dans l’ordinateur. Je leur ai avoué ce que j’étais et que j’avais l’intention de l’assumer. À partir de ce moment-là, tout a découlé et j’ai pu faire la transition de façon naturelle. Il n’y a pas eu de coupure claire entre les deux, comme certains­­.

Comment vos proches ont-ils réagi à cette transition?

J’ai eu de la chance, il n’y a pas eu de drame­­ ou de remise en question. C’est certain que c’est un peu délicat avec mes cousins, par exemple, qui n’osent pas me faire la bise quand je les vois. C’est toujours un peu ­malaisant.

Aujourd’hui, avouez-vous ­systématiquement aux gens que vous êtes transgenre?

Si on jase comme ça, il y a peu de chances que j’en parle, sauf s’il s’agit d’un gars et qu’on est dans un jeu de séduction. Dans ce cas, je n’ai pas d’autre choix que le dire­­, sinon ça pourrait être dangereux. Tu ne sais pas comment les hommes peuvent réagir s’ils se sentent menacés. Autrement, dans une soirée, je ne le dis pas systématiquement­­ aux gens, sauf s’ils me posent la question. Je crois que j’ai le droit de le dire ou non.

Y a-t-il une plus grande ­ouverture qu’avant pour les trans, selon vous?

Il y a encore du progrès à faire, mais oui, il y a du progrès. Il y a des séries télé qui mettent en vedette des trans, comme Laverne­­ Cox dans Orange is the New Black. Le fait que les trans soient de plus en plus visibles et qu’on ne les place pas seulement dans des rôles négatifs, c’est bien. D’ailleurs, aujourd’hui, les jeunes s’affirment de plus en plus tôt et les parents ont de plus en plus de matériel pour comprendre et dealer avec ça. Plus on en parle, moins c’est tabou. Il y a encore des stéréotypes, des idées préconçues, mais c’est à nous de prendre la parole. Plus il y aura des vidéos sur les réseaux sociaux, des émissions de télé et des films, plus les jeunes vont s’affirmer sans se sentir stigmatisés.

Quelles sont les questions que vous vous faites poser le plus souvent?

Les gars demandent souvent: «elle est grosse comment?». Il y a un aspect fétichiste qui entre en ligne de compte quand les gars l’apprennent. Sinon, «c’était quoi ton nom avant?» ou «est-ce que je peux voir des ­photos de toi avant?». Mais la pire, c’est: «depuis combien de temps es-tu devenue­­ trans?». On ne devient pas trans, on l’est!

En public, allez-vous aux ­toilettes des hommes ou des femmes?

Des femmes. Si je rentre dans la toilette des gars, ça va être vraiment très étrange. J’ai même l’impression que ça ne passerait pas. Tandis que dans la toilette des femmes, il n’y a aucun problème. Mais pour certains, juste d’aller aux toilettes peut devenir vraiment compliqué. Je n’ai pas ce problème-là, moi, mais c’en est un.

À la plage ou à la piscine, quel genre de maillot de bain portez-vous?

Si je dois porter un maillot de bain, il y a des façons de tout camoufler. Quoique tu pourrais décider de ­laisser tout paraître et ce serait OK aussi. Mais ça peut être choquant pour les gens autour de voir une femme qui a une forme masculine dans sa culotte. C’est dérangeant. Moi, je préfère camoufler, ça évite des interactions inutiles.

Comment faites-vous vos ­rencontres amoureuses?

Présentement, je ne suis sur aucun site, mais j’ai été sur des sites traditionnels et des sites conçus pour les personnes trans. Il y a du bon et du mauvais dans les deux. Sur les sites de dating pour trans, il y a des gens qui sont des tranny chaser, des chasseurs de trans. Ils veulent spécifiquement une femme trans, qu’ils qualifient de moitié homme moitié femme. Même si ce sont de mauvais termes, dans leur tête, c’est comme ça. Ce qui me dérange là-dedans, c’est qu’il s’agit d’un fétiche. Tu ne veux pas être avec un homme ou une femme qui est avec toi particulièrement parce que tu es trans, tu veux une personne qui t’aime pour qui tu es et qui accepte que tu sois trans.

Avez-vous un copain?

Non, mais j’ai été en couple avec un gars trans, dernièrement. Pour moi, c’était un homme. Si moi, je veux être traitée comme une femme, même si j’ai un sexe masculin, je ne vois pas pourquoi je ne pourrais pas être avec un homme qui, à l’inverse, a un sexe féminin. Si je veux être acceptée comme ça, je dois être capable de le faire dans l’autre sens. D’ailleurs, c’est plus facile ainsi, car il y a une notion de compréhension qui est plus présente.

Lorsque vous vous regardez dans le miroir, voyez-vous encore votre version masculine?

Je crois avoir un lien particulier avec ma réflexion dans le miroir, mais ç’a plus à voir avec la beauté que le fait de voir le garçon en moi. Même quand je ne suis pas arrangée, je ne vois pas Pascal, parce qu’il n’a jamais vraiment existé... Je vois la même personne que j’ai toujours été, mais un peu plus accomplie et à l’aise avec elle-même.

Ressources disponibles

La transition n’est pas évidente et facile pour tous les transgenres. Si vous avez des questionnements, que vous cherchez des solutions à vos problèmes, voici trois organismes spécialisés qui pourraient vous être utiles.

♦ Action santé travesti(e)s et transsexuel(le)s du Québec (ASTT(e)Q)

  • Téléphone : 514-847-0067 #207

♦ Aide aux transsexuel(le)s du Québec (ATQ)

  • Téléphone : 514-254-9038; 855-909-9038 (sans frais)

♦ Enfants transgenres Canada