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Les nuits du jazz du Rockhead’s Paradise

28 avril 1951

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M. Rufus Rockhead (1896-1981)

Portrait de Rufus Rockhead, carte postale du Centre d’histoire de Montréal.
Photo courtoisie
Portrait de Rufus Rockhead, carte postale du Centre d’histoire de Montréal.

En ce Mois de l’histoire des Noirs, s’il y a un Montréalais que l’on gagne à connaître, c’est bien Rufus Rockhead. Né en 1896 à Maroon Town, en Jamaïque, Rufus immigre au début de l’année 1918. Aussitôt engagé au sein de l’infanterie canadienne, il est expédié en France où il combat vaillamment. Accueilli en héros à Montréal le 19 mars 1919, Rufus devient par la suite porteur pour le Canadien Pacifique (CP) à la gare Windsor. Lors de ses nombreux allers-retours aux États-Unis, alors royaume de la prohibition, Rufus fait fortune, comme bien des Montréalais à l’époque, dans le commerce illicite de l’alcool. Entrepreneur dans l’âme, rêvant de posséder un cabaret de jazz, il laisse son emploi au CP en 1927. Il fait ses premières armes dans le monde des affaires en montant une fructueuse entreprise de nettoyage de chapeaux et de cirage de chaussures à Verdun. Puis, au tournant des années 1930, le charismatique businessman réalise son grand rêve, devenant ainsi le premier Noir propriétaire d’un club de jazz à Montréal.

Un parcours parsemé d’embûches

Rockhead’s Paradise en 1970.
Photo courtoisie, Archives de l’Université Concordia, P078-02-01
Rockhead’s Paradise en 1970.

La réputation du Rockhead’s Paradise égale celle du célèbre Cotton Club de Harlem, à New York. Mais la voie du succès n’a pas été sans peine. Alors qu’il cherche un édifice pour loger son cabaret, Rufus voit l’une de ses offres d’achat refusée sous prétexte que la place d’un Noir n’est pas uptown sur la rue Sainte-Catherine. C’est donc dans la Petite-Bourgogne, le «petit Harlem du Nord», que Rufus achète un hôtel au coin des rues Saint-Antoine et de la Montagne. Il inaugure son cabaret en 1931. Contournant habilement l’interdiction faite aux Noirs de détenir un permis d’alcool, Rufus maintient ses activités jusqu’en 1952.

Aujourd'hui
Photo Le Journal de Montréal, Ben Pelosse
Aujourd'hui

Puis, refusant de verser une «contribution» substantielle à Duplessis, Rufus perd son permis d’alcool pendant huit ans pour avoir tenu un after-hour, ce qui était habituellement toléré. Évitant de peu la faillite, il peut rouvrir son club en 1960 à la suite du changement de gouvernement. Le Rockhead’s reste l’endroit par excellence du jazz à Montréal jusqu’à sa fermeture en 1977.

Les grands du jazz au Rockhead’s

Lord Caresser au Rockhead’s en 1951.
Photo courtoisie, Bibliothèque et Archives Canada, e005477037
Lord Caresser au Rockhead’s en 1951.

Voici une scène typique du Rockhead’s il y a 65 ans. Le calypso Rufus Callender, alias Lord Caresser, chante pour divertir la compagnie. À l’entrée, Rufus Rockhead accueille chaque femme en véritable gentleman, en lui offrant une fleur. Vin, bière, cocktails et poulet frit à la louisianaise – le «soul food», comme l’appelle le propriétaire – sont offerts à la clientèle dans une ambiance jazz inimitable. Encore mineur, le jeune pianiste Oscar Peterson entrait souvent en catimini au Rockhead’s pour y écouter les musiciens de jazz. Les grands s’y produisent: Louis Armstrong, Sammy Davis Jr, Billie Holiday, Oliver Jones, Sarah Vaughan et bien d’autres. Durant la guerre, les soldats viennent aussi voir les populaires spectacles de la troupe des Rockhead-ettes. Si la magie du Rockhead’s est maintenant éteinte, n’hésitez pas à la raviver en visitant l’exposition Scandale! présentée au Centre d’histoire de Montréal jusqu’au 30 décembre 2016.