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Lise Payette, le féminisme revanchard ... et alors?

Celle qui a été la première ministre de la Condition féminine répond à ses détracteurs

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Le regard vif, le discours clair. On oublie presque que Lise Payette a 84 ans. Celle qui a lutté toute sa vie pour l’égalité homme femme défend plus que jamais ses idées et ne compte pas s’excuser un instant auprès des Richard Martineau de ce monde qui l’accusent de ressasser un discours féministe revanchard. De sa résidence de l’île des Sœurs où elle a reçu Le Journal, la toute première ministre de la Condition féminine que le Québec a connue revient sur la controverse.

Richard Martineau a réagi à votre passage à Tout le monde en parle en affirmant en avoir «ras le bol du féminisme revanchard et frustré que vous représentez» ? Comment réagissez-vous?

C’est insupportable. Il y a des petites de 14, 15 ou 16 ans qui sont prostituées et ce sont des pères de famille qui ont de l’argent qui leur réclament leur service. Qu’est-ce qu’on va faire pour arrêter ça? Ça, c’est scandaleux. Ça, je crie, je hurle que ça n’a pas de bon sens. Mais je ne règle pas de comptes. J’aime les hommes, je m’entends bien avec beaucoup d’entre eux (rires), il y en a eu pas mal dans ma vie. Je leur souhaite d’être heureux, je veux juste mes droits.

« Ce que j’entends c’est que les filles font attention de dire qu’elles ne sont pas féministes, car ça fait peur aux garçons »

(Pause) Et même si c’était revanchard, est-ce que c’est pire que ce que les hommes nous font endurer?! La puissance des hommes est tout un fardeau à porter.

Comment a évolué le féminisme au Québec au cours des dernières décennies?

Le féministe a été en danger de disparition après Polytechnique [lorsqu’en 1989, un homme armé a tué 14 femmes à l’école Polytechnique de Montréal]. Toutes les femmes porteuses du message féministe n’ont pas été assassinées, mais ont été blessées profondément par l’événement. Pendant deux ans, toutes nos conversations portaient sur Polytechnique et la question était: «Est-ce que nous sommes allées trop loin?» On se sentait coupable... c’est terrible! Ça a pris deux ans avant qu’on reprenne le message. Mais on a un peu recommencé en bas de l’échelle pour reconvaincre les femmes.

Dans la jeune génération, il y a des militantes, mais il y a aussi beaucoup de femmes qui rejettent l’étiquette féministe?

C’est parce qu’elles ne connaissent pas la signification du mot féminisme. Les hommes ont réussi à faire croire que c’était violent. Mais le féministe existe depuis des siècles. [...] On parle beaucoup de révolution tranquille, mais la seule que je connais est celle des femmes. Les femmes ne sont pas entrées dans des écoles de garçons pour leur tirer dessus. Le féminisme n’est pas violent. Il réclame le droit des femmes, mais ne veut pas les enlever aux hommes. Ce que j’entends c’est que les filles font attention de dire qu’elles ne sont pas féministes, car ça fait peur aux garçons. Alors elles font semblant de ne pas l’être.

Avez-vous l’impression que votre discours est conforme avec la réalité des femmes d’aujourd’hui?

Il y a beaucoup de filles qui sont à la recherche du monsieur qui a assez d’argent et elles se disent qu’elles ne seront pas obligées de travailler. Ça, ce n’est pas l’égalité, c’est le mariage.

« Ce n’est pas vrai qu’une femme doit devenir un homme pour faire quelque chose »

Je me ferai à l’idée qu’il y en a qui vont faire ce genre de vie, mais je ne pense pas que ce soit utile dans la société. Je pense que c’est dommage pour elles qu’elles se privent de droits et de la possibilité de faire leur vie comme elles l’entendent. Et c’est dommage pour l’homme qui devient seulement le payeur de facture.

Vous organisez un Sommet des femmes le mois prochain. Quelle est la nécessité de cet événement, en 2016?

Quand j’étais ministre dans le gouvernement de René Lévesque, j’ai assisté à mon premier sommet. Il réunissait les représentants du monde des affaires et les représentants du monde syndical. J’ai été impressionnée par la qualité des échanges qu’il y avait et les résultats obtenus. Et j’avais dit à M. Lévesque par la suite que j’aurais voulu faire un sommet des femmes et il m’avait dit que c’était une bonne idée et qu’on en reparlerait.

Et pendant 4 ans et demi, je n’ai jamais réussi à obtenir une réponse positive. J’ai quitté la politique avec ce rêve de réunir les femmes et de les laisser discuter et leur permettre l’expression des opinions qui peuvent différer, mais qui ne nous séparent pas nécessairement. Ça n’a jamais été fait au Québec. En avril dernier, lors de la célébration du 75e anniversaire du droit de vote [des femmes], j’ai rappelé ce vieux rêve.[...] Et quand j’ai quitté la scène, les femmes ont manifesté un grand intérêt.

Est-ce que des hommes seront présents lors de ce Sommet?

Il va y en avoir. On ne peut pas leur fermer la porte, ce serait ridicule. Il y a des hommes féministes. Les jeunes garçons sont un peu plus féministes que ceux de mon âge. Ils ont des rechutes, mais ils ont parfaitement conscience qu’on ne veut pas leur enlever des droits, on veut juste leur enlever des privilèges. Ils n’y ont pas droit plus que nous.

Vous avez rédigé un manifeste dans lequel vous exigez des changements. Pourquoi «exiger»?

C’est un verbe [exiger] plus sévère. Les femmes ont tendance à se mettre à genou. Elles sont très polies quand elles demandent des choses. J’en avais un peu marre. Ce qu’il y a dans le manifeste, c’est tellement la base d’une société normale, l’égalité homme-femme, qu’on ne va pas discuter à savoir si c’est une bonne idée. Nous exigeons que ce soit fait. Et ceux qui sont au pouvoir ont la responsabilité de nous donner les moyens de le faire.

Comment qualifiez-vous les exigences du Manifeste des femmes?

Elles sont raisonnables. On a volontairement évité de mettre des décisions concernant les femmes voilées, car la réflexion n’est pas terminée. Il peut y avoir des opinions différentes, mais ce n’est pas le moment d’aborder cette question pour le Manifeste, pas plus que la question de la prostitution. On n’est pas rendu là. On a seulement gardé ce qui faisait consensus et qui est urgent.

Est-ce que parfois vous auriez aimé être un homme?

Pas du tout. Absolument pas. On m’y a presque obligée en politique. J’étais seule au Conseil des ministres [en 1976] pendant quelque temps puis on a été 2 femmes pour 24 hommes et c’était évident que ce qu’ils attendaient était que je devienne un homme politique.

Il a fallu que j’apprenne le langage des hommes pour communiquer avec eux. Il fallait être capable de dire «calisse» [elle frappe du poing sur la table]. Ce n’était pas dans mes habitudes, mais je l’ai fait deux ou trois fois, très choquée, pour obtenir quelque chose. Mais ce n’est pas vrai qu’une femme doit devenir un homme pour faire quelque chose.

De quoi êtes le plus fier de votre passage au gouvernement?

La Loi de l’assurance automobile existe depuis 40 ans et c’est la seule loi faite par ce gouvernement [de René Lévesque, chef du Parti québécois], je crois, qui n’a pas été touchée par la Cour suprême. Ils n’ont pas réussi à y trouver un seul défaut. La protection du consommateur, aussi. J’ai fait des changements au Code civil et ça a été jouissif parce que je travaillais sur le texte de Napoléon. Ça fait plaisir à une femme, car il était un macho terrible.

Et pourtant, vous êtes partie après un seul mandat?

J’avais prévenu René Lévesque que je ne serais pas candidate à l’élection suivante. Il a essayé de me convaincre de rester. Il m’a dit: “vous avez tort de partir parce que vous pourriez me remplacer”. Dans ma tête, j’allais en politique pour une courte période. Je voulais faire partie de ceux qui feraient l’indépendance du Québec. À partir du moment où on se fait dire non au référendum et qu’en plus certains de mes collègues me font porter la responsabilité de la défaite à cause des Yvettes [voir encadré], je ne me sentais plus à l’aise. Certains collègues étaient déjà en marche pour remplacer Lévesque, c’était évident. Je trouvais ça cruel pour lui. Ils l’ont chassé. Il a fini par partir. Je ne voulais pas voir ça.

On dit que le Parti québécois est dur avec ses chefs...

C’est un parti difficile avec ses chefs et difficile avec tout le monde, mais il est plus proche de la démocratie que tous les autres partis. Sauf que la démocratie est exigeante. Dans le Parti québécois, tous les membres ont le droit de parole [...] Ça bardasse, mais au moins, ça vit.

Mais pourquoi le parti est si dur?

Parce qu’ils ont toujours l’impression que s’ils en trouvent un nouveau [chef], ça va marcher [l’indépendance].

Vous avez quitté la politique et vous avez écrit des téléromans. Qu’est-ce qui est le plus efficace pour faire passer un message, la télévision ou la politique?

Je me suis servie de tout. La radio, la télé, les journaux, les magazines, la politique et les téléromans. J’ai fait une seule chose dans ma vie: la communication avec tous les outils disponibles.

Que voulez-vous qu’on se rappelle de vous?

Pas grand-chose. Ça ne me fait rien. J’ai vu récemment des funérailles de certaines personnes et je me dis que je ne veux pas ça. Ne me faites pas de funérailles nationales, j’ai horreur de ça. Je ne veux pas de statue, pas de pont, pas d’école. Rien.

 

« Les Yvettes ont nui à la cause des femmes »

 

En pleine campagne référendaire de 1980, Lise Payette, alors ministre de la Condition féminine, se retrouve au cœur d’une controverse en voulant défendre les femmes.

À l’occasion de la Journée de la femme du 8 mars 1980, Mme Payette, dénonce à l’Assemblée nationale la représentation de la femme dans un manuel scolaire. Le livre présente la petite Yvette heureuse de faire le ménage.

Quelques jours plus tard, lors d’une assemblée partisane au parc Lafontaine en vue du référendum qui aura lieu en mai, elle déclare que la femme du chef du Parti libéral du Québec et ancien directeur du Devoir, Claude Ryan, est une Yvette.

Une journaliste du Devoir assistait alors à ce discours. «Je me suis fait ramasser par le Devoir. J’ai mangé ma volée cette fois-là. [...] le lendemain à l’Assemblée, j’ai présenté mes excuses à M. Ryan», explique-t-elle.

Mais le mal était fait et un mois plus tard, 14 000 femmes se sont réunies au Forum pour dénoncer les propos de Mme Payette et s’opposer à la souveraineté du Québec.

«Ç’a été un gros succès pour elles, alors je les ai félicitées. Mais je ne suis pas sûre que ces femmes soient maintenant très heureuses de cette soirée et de voir le mal que ça a fait. Ça a nui à l’avancement des femmes. Je suis partie [du gouvernement] et il n’y avait plus grand monde pour mener les dossiers de femmes.»

 

Le Manifeste des femmes

Quelques revendications du Manifeste des femmes

  • Que le gouvernement modifie la loi électorale et oblige les partis politiques à atteindre 50 % de femmes dans le recrutement de leurs candidats.
  • Que le financement des partis politiques par les fonds publics soit modulé en fonction des résultats électoraux, soit 40 % de femmes élues.
  • Que le Conseil des ministres soit paritaire.
  • L’ouverture d’une garderie au service des députés et qu’un congé parental leur soit proposé.
  • Une loi-cadre sur la conciliation famille-études-travail.

 

Son parcours

1965 à 1972: animatrice de l’émission de radio Place aux femmes à Radio-Canada

1972 à 1975: animatrice de l’émission de télé Appelez-moi Lise

1975: présidente du Comité des fêtes nationales du Québec sur le Mont-Royal

1976-1981: députée pour le Parti québécois et ministre dans le gouvernement de René Lévesque. Elle sera successivement ministre des Consommateurs, puis des Coopératives et Institutions financières, ministre d’État à la Condition féminine et finalement ministre d’État au Développement social.

À partir de 1981: Auteur de téléromans à succès La bonne aventure, Les dames de cœur et Marilyn